J’ai le grand regret de vous annoncer la condamnation à perpétuité de votre parent Jacques Le Bris pour incendie volontaire et meurtre sans préméditation. Je suis navré d'être le porteur de si mauvaises nouvelles. Jacques était un ami cher autrefois. Je déplore le fait que les choses ne se soient pas passées autrement. Il purgera sa peine au Pénitencier de Kingston. Il se tenait droit et fier quand ils l’ont emmené ; cependant, au moment de disparaître, nous avons échangé un dernier regard et sa physionomie a pris une expression singulière, témoin de ses véritable sentiments : le désespoir et l’effroi. J’ai copié le compte-rendu sténographique qui a été tenu à l’occasion du procès, j’espère qu’il vous aidera à mettre la lumière sur ce sombre évènement. Continuez, je vous prie, à écrire à Joséphine, Marie et Auguste. Si je ne les abandonnerai évidemment pas à leur sort, ils ont toutefois plus que jamais besoin du soutien d'une famille en ces temps difficiles.
Le Révérend Leloup étant malheureusement dans l’incapacité d’assurer la rédaction de mon courrier du fait de son grand âge et de son acuité décroissante, c’est désormais son humble assistant et successeur, le Révérend Hérintois, qui rédige ces mots en mon nom et lieu. Je vous écris brièvement pour vous féliciter pour l’avènement de Mademoiselle ma nièce, ainsi que pour vous certifier du fait que j’assure à la perfection mon rôle de père, en ce que l’assurance d’un tel soutien est actuellement nécessaire à Madame Le Bris mon épouse, qui s’est vue défaillir à plusieurs reprise devant la proportion ardue de la tâche qui lui incombe. Les demoiselles Le Bris se portent fort bien et suivent la croissance usuelle d’infantes de cet âge. Je me charge personnellement de l’éducation du jeune Monsieur Le Bris, qui à l’âge de deux ans détient un vocabulaire des plus pourvus mais une grammaire encore hésitante. Je m’émeus de la progression inopinée de votre rhétorique ; j’escompte élever celle de Monsieur mon héritier à la portée de la vôtre. Je m’en remets à vous, mon cher frère, pour la bonne administration des terres qui vous sont échues.
J'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur,
Madame Rumédier a été d’une grande aide à mon épouse depuis la naissance de Marie. Sa contribution à l’amélioration de son état de santé est notable. Sa conversation enjouée l’anime et avivent chez elle un entrain éteint de longue date. Madame Le Bris s’appuie sur elle lorsqu’elle sent ses limites atteinte ; pour la soulager pendant que Madame Le Bris s’emploie à la tenue de notre maison, Madame Rumédier s’occupe de nos enfants de façon régulière. Son amitié pour ma femme est une bénédiction, et elle a ressuscité la vivacité de ce foyer.
Veuille agréer, cher frère, les salutations les plus empressées de ton humble serviteur.
La paroisse ayant menacé d’engager un écrivain public, le Révérend Hérintois se voit honteusement et prestement contraint à restreindre la richesse de son vocabulaire et à ne donner son avis, aussi éclairant fut-il, sur aucune affaire. Il se voit même retirer son droit de réponse aux récréminations injurieuses dont des esprits sûrement trop susceptibles l’affublent.
Transmettez s’il-vous-plaît mes amitiés à votre remarquable fils duquel l’éducation a su être parfaite par votre obligeance. Nonobstant les largesses de Madame sa mère à son égard, votre sévérité a su lui inculquer une droiture qui vous fait honneur. J’espère que le père de la fiancée sera aussi disposé à l’égard de ces noces à venir que vous l’êtes vous-même.
Il se présente à mon souvenir que j’eusse déjà entretenu votre père du jeune fils de Madame Rumédier, lequel se dénomme Frédéric. Celui-ci est fâcheusement atteint d’une débilité lourde et d’un retardement de croissance des plus stupéfiants que le Révérend Hérintois lui-même, dont la science recouvre pourtant un pan large des connaissances humaines, n’a pas eu l’érudition nécessaire au diagnostique. L’infortuné est âgé de sept ans, mais son apparence comme son intellect paraissent figées à celle d’un bambin. L’enfant affiche depuis sa naissance un teint terreux qui laisse à redouter concernant sa possible longévité. Si ses facultés langagières semblent nulles, il semble toujours porter sur son environnement une concentration déconcertante. Madame Rumédier doit lui prêter une attention constante, mais sans jamais la déplorer : le jeune Rumédier fait montre d’une quiétude excessive et ne nuit pas au repos de ses parents.
La phraséologie du Révérend Hérintois ayant manifestement dérangé plus d’un esprit par son raffinement, celui-ci s’efforcera désormais d’être plus fidèle aux propos que moi, Jacques, lui dicte expressément. Il dispose cependant toujours de mon assentiment pour reformuler les tournures qui lui paraissent malitornes, car il lui importe que mon courrier soit bien tenu. Si cela me déplaît plus que raison, je peux encore apprendre à écrire mes lettres moi-même.
Ma fille Joséphine a bien grandi et elle se démarque par un tempérament des plus... éveillé. Cette pétulance, laquelle semble - au regard des facéties de mon neveu - se démarquer par son caractère familial, se manifeste à plus forte raison le dimanche matin sur les bancs de la maison du Seigneur, qu’elle s’amuse à piéger pour incommoder les fidèles et provoquer le courroux du Révérend Hérintois. Celui-ci est si dévoué à la jeunesse, il ne mérite assurément pas que de tels comportements soient tenus dans mon son église.
Dieu soit loué, mes craintes étaient vaines : Adèle a donné naissance non pas à un, mais deux enfants ! Tu as bien lu, elle a donné naissance à des jumeaux dont je dois absolument te conter les circonstances de la naissance, car tout aurait pu très mal se passer sans l’intervention de ma voisine, Dorothée Rumédier, qui a sans doute été mandée par le seigneur lui-même.
Jamais nous n’aurions pu soupçonner qu’il s’agissait de jumeaux. Le ventre d’Adèle était moins gros que lorsqu’elle attendait Joséphine, ce qui l’inquiétait un peu car la petite était son seul point de comparaison.
J’étais avec elle au potager le matin du jour de l’accouchement. Normalement, c’est Adèle qui s’occupe de nos légumes, mais elle m’en avait délégué une partie de l’entretien car elle avait du mal à se baisser à cause de son ventre. Elle avait prévu de se rendre chez le Révérend Leloup pour des motifs dont je te parlerai tout à l’heure, et alors que je récoltais les légumes et qu’elle cueillait les fruits, elle me dit qu’elle se sent un peu faible, qu’elle a besoin d’aller s’allonger, et que je devrais aller la trouver quand il sera l’heure de partir. Je finis de m’occuper du jardin, je monte voir Adèle et elle me dit de partir à sa place. Le bébé n’étant pas prévu avant quelques semaines, je ne m’inquiète pas et je quitte la maison, après avoir remis Joséphine dans son berceau afin qu’Adèle puisse la surveiller de son lit.
Je me suis longuement attardé chez le Révérend, mais je te parlerai du sujet de cette conversation plus tard. Quand je suis rentré à la maison, j’ai découvert avec stupéfaction que pendant mon absence, ma femme avait accouché d’un garçon et d’une fille ! Peu après mon départ, Adèle a perdu les eaux et commencé à ressentir des contractions. Elle a compris immédiatement ce qu’il se passait mais elle n’était pas en mesure de se lever ; elle s’est mise à appeler à l’aide, mais personne ne l’entendait à part notre fille de trois ans, coincée dans son berceau par des barreaux qui l’empêchaient d’en sortir et d’aller chercher de l’aide. Si Dorothée Rumédier n’avait pas décidé de rendre à son amie une visite impromptue, Adèle aurait probablement dû accoucher seule, et j’aurais alors probablement perdu ma femme et mes deux enfants. Je lui suis infiniment reconnaissant.
Dimanche dernier, après la messe, je suis allé me promener avec Adèle sur la colline. Il faisait très froid et il neigeait beaucoup, alors nous avons commencé à danser pour nous réchauffer. Nous tournions dans la neige et le froid faisait ressortir le rouge de ses joues. Dans l’exaltation du moment, je l’ai faite basculer et je l’ai embrassée. C’était la première fois que je me laissais aller à de telles familiarités avec elle. Elle s’est laissée embrasser quelques secondes, puis m’a doucement repoussé, un voile de tristesse passant sur son visage.
Je te parlais plus tôt de ma conversation avec le Révérend. Il est d’accord pour que je te parle de son problème, car il me lit toute tes lettres, il a connaissance de leur contenu, et il pense que tu seras de bon conseil.
Le frère du Révérend est un veuf qui a dû élever seul ses trois fils : Jean-Marie, Matthieu et Raphaël. La famille du Révérend est censée être le modèle de la famille chrétienne pour le reste de la communauté. L’aîné, Jean-Marie, doit reprendre la propriété de son père. Il y a quelques temps, une fille de l’île est venue devant sa porte avec un enfant et l’a accusé d’en être le père. Le Révérend ne l’a pas crue et il a défendu son neveu, qui affirmait alors ne lui avoir jamais parlé. La fille est rentrée dans sa famille, et ils sont depuis exclus de la communauté. Tout le monde pensait cette affaire réglée, mais l’autre jour, la même fille s’est représentée, enceinte. Le Révérend a surpris Jean-Marie en pleine discussion avec elle : ils n’avaient pas du tout l’air étrangers, le contraire même, et la fille en larmes lui reprochait de ne pas avoir tenu sa promesse et qu’il avait dit qu’il l’épouserait. Jean-Marie lui a répondu une goujaterie, et le Révérend, qui en avait trop entendu, s’est fait voir et a réussi à lui faire admettre que toutes les accusations de la fille sont avérées, mais qu’il refuse de l’épouser : sa famille est pauvre, vois-tu, et il aspire à mieux en tant qu’héritier. Les Leloup sont dans une très mauvaise position, car ils ne peuvent pas le contraindre et son refus entache la réputation de toute la famille car toute l’île est au courant, sauf le père, ce pauvre homme, qui est parti en ville pour quelques mois. Ce garçon reste son neveu, et malgré son indignité, il ne peut pas se résoudre à le rejeter. Le Révérend a donc réuni les mères des trois plus anciennes familles de de l’île afin d’avoir leur avis et prendre une décision le concernant.
Étaient donc présents les trois frères Leloup, le Révérend, le nouveau pasteur qui l’assiste, la mère Rumédier, Christine Fontenot - tu te souviens sûrement de Christine et moi-même.
Matthieu bouillonnait tout du long, et sa colère était alimentée par le faux air innocent qu’affectait Jean-Marie. Des trois fils, il est celui qui a le sang le plus chaud, et je pense qu’il aurait sauté à la gorge de son frère si je n’avais pas été là.
Le Révérend, Christine et Raphaël Leloup étaient partisans de pardonner à Jean-Marie à condition qu’il dédommage la famille de la fille et qu’il prenne à sa charge l’enfant. Matthieu Leloup, le Pasteur Hérintois et la mère Rumédier demandaient à ce qu’il épouse la fille Bernard, sans quoi il devrait quitter l’île.
Je n’avais pas vraiment d’avis et je trouvais que tout le monde en faisait trop : tout le monde est pécheur, et il me paraissait injuste de punir un jeune homme pour une erreur de jeunesse : dédommager les Bernard pourrait le ruiner, et je pense que ce n’est pas correct de forcer un jeune homme avec toute la vie devant lui à épouser une fille dont il ne veut pas. Mes propos ont fait immédiatement réagir Christine Fontenot. Elle m’a pris à part, et elle m’a fait réaliser quelque chose.
Tout ce temps, je ne m’étais mis qu’à la place du garçon. Je m’imaginais les impacts que tout cela pouvait avoir sur sa vie, mais à aucun moment je n’avais considéré le point de vue de la fille. Lui pouvait perdre un peu d’argent, un peu de réputation, mais en aucun cas devenir infréquentable. Elle allait perdre toute sa vie : rejetée par tout le monde, peut-être exclue par sa famille, embauchée nulle part sauf en faisant semblant d’être veuve, jamais épousée. J’avais toujours pensé : « et si cela m’arrivait ? ». Maintenant, je me dis : « et si un homme faisait cela à ma Joséphine ? ».
J’aurais aimé que Papa me fasse prendre conscience de cela plus tôt. Toi qui as trois fils, comment ferais-tu face à une telle situation ? Quand je vois mon fils, je ne peux m’empêcher de me dire qu’un jour, peut-être, il deviendra cet homme que je redoute.
Ton frère,
Jacques
Transcription
Jean-Marie Leloup : Je ne comprends pas pourquoi j’ai l’impression qu’on me met en procès. Je suis très clairement la victime de cette situation.
Matthieu Leloup : Si j’entends encore un mot qui sort de ta grande gueule, Jean-Marie, je jure devant Dieu que je te butte moi-même !
Révérend Théophile Leloup : N’invoque pas le nom du Seigneur en vain, Matthieu. Nous sommes tous là pour trouver une solution.
Liliane Rumédier : Les propos de Matthieu sont extrêmes, mais je suis d’accord avec lui. Jean-Marie doit épouser celle à qui il a fait du tort, ou bien il doit partir.
Jean-Marie Leloup : Je suis innocent, vous dis-je ! Autant que l’agneau qui vient de naître !
Matthieu Leloup : LA FERME !
Liliane Rumédier : *soupire longuement*
Pasteur Pierre Hérintois : Si Monsieur Leloup avait montré des signes de remords, je l’aurais volontiers accompagné sur les chemins de la rédemption, mais je dois avouer qu’il ne nous aide pas beaucoup…
Révérend Théophile Leloup : Le seigneur ramène toujours les pêcheurs en son sein !
Christine Fontenot : S’il dédommage la fille et qu’il s’engage à entretenir l’enfant tout au long de sa vie, je ne vois aucun problème à ce qu’il reste sur l’île.
Raphaël Leloup : Je suis d’accord avec Madame Fontenot. Nous pardonnerons à Jean-Marie, mais à la condition qu’il montre sa volonté de se faire pardonner à la famille Bernard.
Matthieu Leloup : Qu’il les dédommage ?! Vous vous foutez de moi ? Avec cette « solution », c’est notre famille entière qui se trouve lésée ! Il l’épouse ou il se barre ! Qu’il assume tout seul ses actes !
Jacques Le Bris : Tout doux, Matthieu, on arrivera à rien si on s’étripe. Je trouve qu’on s’excite pour peu de choses et je n’aime aucune de vos solutions. Il n’a que vingt-quatre ans, il ne devrait pas avoir à payer toute sa vie pour une erreur de jeunesse.
Christine Fontenot : « Erreur de jeunesse » ? Venant de toi, ce genre de propos ne me surprend même pas. Tu es toujours là pour prendre, mais quand il s’agit de donner, on ne peut plus compter sur toi.
Jacques Le Bris : Je suis désolé de t’avoir éconduit, Christine, mais c’est vraiment pas le moment de parler de ça.
Christine Fontenot : Parce que tu crois que c’est de cela qu’il s’agit ? En tant que femmes, nos seules richesses, c’est notre réputation. Les hommes comme toi sont prêts à sacrifier nos dignités pour vos menus plaisirs. Mais j’ai une question à te poser : si cela arrivait à ta fille, serais-tu toujours aussi clément à l’égard de celui qui l’a déshonorée ?
Je voulais essayer un nouveau format, car je me sens limité par le format strictement épistolaire qui ne donne pas la parole aux personnages et qui ne montre que ce que Jacques et le Révérend veulent bien en dire. Je ne sais pas si je referai d’autres formats de la sorte, on verra bien !