Entre nous, si tu souhaites vraiment épouser cette Eugénie, évitez de passer trop de temps seuls avant vos noces. Une telle réputation pourrait la poursuivre après le mariage, et tu ne voudrais pas cela. C’est tout à ton honneur de vouloir attendre cependant. Adèle me dit qu’il est souhaitable que Madeleine n’ait pas encore d’enfants. Elle s’est mariée très jeune, et les grossesses sont souvent fatales aux femmes à peine sorties de l’enfance.
Joséphine passe plus de temps en dehors de la maison qu’en dedans. Elle n’a pas le droit de sortir pas tant qu’elle n’a pas fini d’aider sa mère avec le ménage, du coup elle se lève à cinq heures du matin et elle ne rentre qu’au crépuscule. Elle s’est lié d’amitié avec un garçon de la famille Bernard. Ils passent leur temps à courir à droite et à gauche, toujours prêts à inventer je ne sais quelles farces. Nous avons même eu des plaintes !
Vous vous souvenez peut-être des Bernard. Il s’agit de nos voisins pauvres, dont la fille aînée a été engrossée par le neveu du Révérend Leloup. Ce sont des gens braves qui font de leur mieux pour survivre alors qu’ils ont été mis à l’écart de la communauté et qu’ils ne sont même plus les bienvenus à l’église. Moi, je n’ai aucun soucis avec le fait que Joséphine fréquente un Bernard. Ce qui me gêne, c’est qu’à force de trainer chez les Bernard, elle ait commencé à côtoyer le bâtard du neveu Leloup. Vous me direz que j’en fais peut-être trop, mais écoute ceci : ils ont un an de différence, et je me doute que l’âge risque de les rapprocher plus. Je n’aimerais pas qu’il lui arrive la même chose qu’à la fille Bernard, et je n’aimerais pas la voir épouser un bâtard, sans aucune perspective ni aucune situation. Je compte surveiller étroitement l’évolution de cette relation, quitte à y mettre un terme.
Jacques
P. S. : Tu me demandes dans ta dernière lettre si la reine Victoria est allemande. Sa famille est hollandaise, pas allemande, et de ce que je sais, elle a toujours vécu en Angleterre ! Allemande, hollandaise... Je crois que nos souverains sont tous cousins de toute manière.
P. P. S. : Monsieur Rumédier m’a dit les députés républicains ont envahi la Chambre au printemps, et qu’ils sont de plus en plus appréciés. Penses-tu que la France pourrait redevenir une République ?
Je me fais du soucis concernant Joséphine. Il y a quelques temps, un homme est passé la voir et l’a prise dans ses bras. Je suis immédiatement sorti de la maison pour l’interrompre, et c’est là que je l’ai reconnu. Il avait bien grandi, mais il s’agissait du fils Bernard, avec qui Joséphine jouait quand elle était enfant. Il s’est montré presque... menaçant. Il y avait quelque chose de malveillant chez lui. J’ai peur qu’il fasse du mal à Joséphine. Je ne laisserai pas lui faire ce que Jean-Marie Leloup a fait à la fille Bernard. Je ne le laisserai pas répandre sur ma fille le mal qui règne sur sa famille.
Transcription
Gilbert Bernard : Je suis content de te voir, Jo’.
Joséphine Le Bris : Excusez-moi, mais est-ce qu’on se connait ?
Gilbert Bernard : Je sais que ça fait deux ans, mais me dis pas que t’as déjà oublié ton vieux pote ?
Joséphine Le Bris : Gilbert ?
Gilbert Bernard : Lui-même.
Joséphine Le Bris : Je suis si heureuse ! Si tu savais comme tu m’as manqué !
Gilbert Bernard : Deux ans qu’on a pas de nouvelles, il fallait bien que j’aille voir par moi-même si t’étais encore entière.
Jacques Le Bris : Vous êtes Gilbert Bernard.
Gilbert Bernard : En personne.
Jacques Le Bris : Éloignez-vous de ma fille, vous et votre bâtard de neveu, et ne revenez pas.
Gilbert Bernard : On vous demande pas la permission. Mais si je peux vous donner un conseil, il serait temps que vous réalisiez qu’à garder votre fille enfermée, vos allez la perdre.
Je te parlais plus tôt de ma conversation avec le Révérend. Il est d’accord pour que je te parle de son problème, car il me lit toute tes lettres, il a connaissance de leur contenu, et il pense que tu seras de bon conseil.
Le frère du Révérend est un veuf qui a dû élever seul ses trois fils : Jean-Marie, Matthieu et Raphaël. La famille du Révérend est censée être le modèle de la famille chrétienne pour le reste de la communauté. L’aîné, Jean-Marie, doit reprendre la propriété de son père. Il y a quelques temps, une fille de l’île est venue devant sa porte avec un enfant et l’a accusé d’en être le père. Le Révérend ne l’a pas crue et il a défendu son neveu, qui affirmait alors ne lui avoir jamais parlé. La fille est rentrée dans sa famille, et ils sont depuis exclus de la communauté. Tout le monde pensait cette affaire réglée, mais l’autre jour, la même fille s’est représentée, enceinte. Le Révérend a surpris Jean-Marie en pleine discussion avec elle : ils n’avaient pas du tout l’air étrangers, le contraire même, et la fille en larmes lui reprochait de ne pas avoir tenu sa promesse et qu’il avait dit qu’il l’épouserait. Jean-Marie lui a répondu une goujaterie, et le Révérend, qui en avait trop entendu, s’est fait voir et a réussi à lui faire admettre que toutes les accusations de la fille sont avérées, mais qu’il refuse de l’épouser : sa famille est pauvre, vois-tu, et il aspire à mieux en tant qu’héritier. Les Leloup sont dans une très mauvaise position, car ils ne peuvent pas le contraindre et son refus entache la réputation de toute la famille car toute l’île est au courant, sauf le père, ce pauvre homme, qui est parti en ville pour quelques mois. Ce garçon reste son neveu, et malgré son indignité, il ne peut pas se résoudre à le rejeter. Le Révérend a donc réuni les mères des trois plus anciennes familles de de l’île afin d’avoir leur avis et prendre une décision le concernant.
Étaient donc présents les trois frères Leloup, le Révérend, le nouveau pasteur qui l’assiste, la mère Rumédier, Christine Fontenot - tu te souviens sûrement de Christine et moi-même.
Matthieu bouillonnait tout du long, et sa colère était alimentée par le faux air innocent qu’affectait Jean-Marie. Des trois fils, il est celui qui a le sang le plus chaud, et je pense qu’il aurait sauté à la gorge de son frère si je n’avais pas été là.
Le Révérend, Christine et Raphaël Leloup étaient partisans de pardonner à Jean-Marie à condition qu’il dédommage la famille de la fille et qu’il prenne à sa charge l’enfant. Matthieu Leloup, le Pasteur Hérintois et la mère Rumédier demandaient à ce qu’il épouse la fille Bernard, sans quoi il devrait quitter l’île.
Je n’avais pas vraiment d’avis et je trouvais que tout le monde en faisait trop : tout le monde est pécheur, et il me paraissait injuste de punir un jeune homme pour une erreur de jeunesse : dédommager les Bernard pourrait le ruiner, et je pense que ce n’est pas correct de forcer un jeune homme avec toute la vie devant lui à épouser une fille dont il ne veut pas. Mes propos ont fait immédiatement réagir Christine Fontenot. Elle m’a pris à part, et elle m’a fait réaliser quelque chose.
Tout ce temps, je ne m’étais mis qu’à la place du garçon. Je m’imaginais les impacts que tout cela pouvait avoir sur sa vie, mais à aucun moment je n’avais considéré le point de vue de la fille. Lui pouvait perdre un peu d’argent, un peu de réputation, mais en aucun cas devenir infréquentable. Elle allait perdre toute sa vie : rejetée par tout le monde, peut-être exclue par sa famille, embauchée nulle part sauf en faisant semblant d’être veuve, jamais épousée. J’avais toujours pensé : « et si cela m’arrivait ? ». Maintenant, je me dis : « et si un homme faisait cela à ma Joséphine ? ».
J’aurais aimé que Papa me fasse prendre conscience de cela plus tôt. Toi qui as trois fils, comment ferais-tu face à une telle situation ? Quand je vois mon fils, je ne peux m’empêcher de me dire qu’un jour, peut-être, il deviendra cet homme que je redoute.
Ton frère,
Jacques
Transcription
Jean-Marie Leloup : Je ne comprends pas pourquoi j’ai l’impression qu’on me met en procès. Je suis très clairement la victime de cette situation.
Matthieu Leloup : Si j’entends encore un mot qui sort de ta grande gueule, Jean-Marie, je jure devant Dieu que je te butte moi-même !
Révérend Théophile Leloup : N’invoque pas le nom du Seigneur en vain, Matthieu. Nous sommes tous là pour trouver une solution.
Liliane Rumédier : Les propos de Matthieu sont extrêmes, mais je suis d’accord avec lui. Jean-Marie doit épouser celle à qui il a fait du tort, ou bien il doit partir.
Jean-Marie Leloup : Je suis innocent, vous dis-je ! Autant que l’agneau qui vient de naître !
Matthieu Leloup : LA FERME !
Liliane Rumédier : *soupire longuement*
Pasteur Pierre Hérintois : Si Monsieur Leloup avait montré des signes de remords, je l’aurais volontiers accompagné sur les chemins de la rédemption, mais je dois avouer qu’il ne nous aide pas beaucoup…
Révérend Théophile Leloup : Le seigneur ramène toujours les pêcheurs en son sein !
Christine Fontenot : S’il dédommage la fille et qu’il s’engage à entretenir l’enfant tout au long de sa vie, je ne vois aucun problème à ce qu’il reste sur l’île.
Raphaël Leloup : Je suis d’accord avec Madame Fontenot. Nous pardonnerons à Jean-Marie, mais à la condition qu’il montre sa volonté de se faire pardonner à la famille Bernard.
Matthieu Leloup : Qu’il les dédommage ?! Vous vous foutez de moi ? Avec cette « solution », c’est notre famille entière qui se trouve lésée ! Il l’épouse ou il se barre ! Qu’il assume tout seul ses actes !
Jacques Le Bris : Tout doux, Matthieu, on arrivera à rien si on s’étripe. Je trouve qu’on s’excite pour peu de choses et je n’aime aucune de vos solutions. Il n’a que vingt-quatre ans, il ne devrait pas avoir à payer toute sa vie pour une erreur de jeunesse.
Christine Fontenot : « Erreur de jeunesse » ? Venant de toi, ce genre de propos ne me surprend même pas. Tu es toujours là pour prendre, mais quand il s’agit de donner, on ne peut plus compter sur toi.
Jacques Le Bris : Je suis désolé de t’avoir éconduit, Christine, mais c’est vraiment pas le moment de parler de ça.
Christine Fontenot : Parce que tu crois que c’est de cela qu’il s’agit ? En tant que femmes, nos seules richesses, c’est notre réputation. Les hommes comme toi sont prêts à sacrifier nos dignités pour vos menus plaisirs. Mais j’ai une question à te poser : si cela arrivait à ta fille, serais-tu toujours aussi clément à l’égard de celui qui l’a déshonorée ?
Je voulais essayer un nouveau format, car je me sens limité par le format strictement épistolaire qui ne donne pas la parole aux personnages et qui ne montre que ce que Jacques et le Révérend veulent bien en dire. Je ne sais pas si je referai d’autres formats de la sorte, on verra bien !
Je ne sais plus quoi faire. Suis-je suis un si mauvais père que ça ? Entre Joséphine et Louise, je deviens fou. Joséphine passe maintenant tout son temps chez les Bernard. Quand la nuit tombe, je dois aller la quérir sans quoi elle ne rentrerait pas du tout. Elle dit qu’elle nous déteste, et est souvent fâchée. Son caractère était pourtant si aimable !
Ça a commencé au printemps dernier, le jour où on fêtait ses douze ans. Joséphine sera bientôt une jeune fille ; et sa mère aimerait qu’elle soit plus souvent à la maison pour pouvoir la former au mieux à ses futurs devoirs. Elle s’inquiète pour elle : qui voudra d’une épouse qui ne sait pas tenir un foyer ? On ne veut que ce qu’il y a de meilleur pour elle, et Joséphine ne veut pas l’entendre. Elle ne semble pas comprendre qu’on ne sera pas là toute sa vie pour l’entretenir, et que si elle veut avoir une chance de survivre dans ce monde, il va falloir qu’elle apprenne à s’occuper d’une maison et qu’elle commence à cultiver ses fréquentations, plutôt que de battre la campagne à longueur de journée.
Quand Adèle lui a dit ça, Joséphine est entrée dans une colère terrible et s’est enfuie en criant des horreurs, laissant sa mère en larmes, et elle est allée fêter son anniversaire chez les Bernard. C’est la première fois que nous n’étions pas présents pour un de ses anniversaires, et Adèle est restée inconsolable plusieurs jours après cet évènement. Madeleine, à son âge, était si charmante… J’espérais que Joséphine lui ressemble davantage qu’à Ygerne. Je ne sais vraiment pas quoi faire. Toute cette situation chagrine beaucoup sa mère et me déplaît grandement.
Madeleine a bien tourné, puisque ton père réussi à la marier tôt malgré son tempérament. On aimerait beaucoup que Joséphine suive son exemple, et on aurait bien besoin de ses conseils.
Ça y est, mes plants ont enfin donné des fruits ! Mais ça n’a rien à voir avec ce que je pensais. Le Révérend Leloup, qui écrit cette lettre à ma place, s’est renseigné pour moi et apparemment, les arbres que je cultive se nomment des acajous à pommes. Ils donnent des sortes de pommes à l’envers, dont je ne sais pas vraiment quoi faire car elles commencent à fermenter dès la récolte et je ne peux même pas les vendre. Moi qui pensais récolter des noix... Le rendement est très mauvais ; Hylewood est peut-être trop au nord pour ces plantes. J’attends encore quelques années afin d’atteindre le pic de production, et si les récoltes sont toujours aussi mauvaises, j’abandonne et je me mets à l’ail.
J’espère que tout va bien à la ferme. Je me doute qu’avec un enfant en bas-âge, tes lettres risquent de s’espacer. Embrasse Marianne et André de ma part.
Ton frère,
Jacques
P.S. : J’ai trouvé les noix ! En fait, elles se trouvent au sein du fruit. C’est plutôt bon, très gras, je pourrais peut-être en faire de l’huile ou de la farine.
P.P.S. : Il y a désormais quatre familles à Hylewood dont celle du frère du Révérend, ainsi qu’un couple marié sans enfants. Tous vivent dans des maisons. Te rends-tu compte ? Je suis le seul qui vive encore dans une tente ! J’ai assez de bois pour me construire une maison, mais je n’ai ni les matériaux, ni les connaissances, ni l’argent pour la meubler...