Lectures 2019. 50 - Amelia Gray, MENACES
Lundi, sur la ligne 4, je finissais de lire MENACES, la femme assise devant moi commençait MISÉRICORDES.
Une suggestion sexuelle souterraine, une conversation de papiers, un condensé des relations internationales de ces derniers mois et du rapport au monde ou à sa fin dans l’espace resserré d’un carré RATP.
Au début de l’été, j’avais vu un palmier entrer en combustion au milieu d’une autoroute des Émirats. Sur la vidéo, des grandes flammes jaillissaient des palmes du palmier et des épines des buissons voisins, ardents, sous les yeux des hummers qui traçaient, indifférents. Dans la canicule parisienne, j’imaginais tous les arbres s’allumer spontanément autour de moi, les départs de flammes suivant le rythme de mes pas. Depuis, j’ai appris que cette vidéo était un fake, que les arbres ne brûlaient pas d’eux-mêmes, mais qu’est-ce que ça change, ils continuent de prendre feu dans ma tête.
Au milieu de l’été, j’ai observé pendant deux semaines, tous les matins pendant près de trois heures, depuis une chaise longue, les allers-retours d’un gros pigeon ramier, brindilles au bec, attelé à la rénovation estivale de son nid caché entre les branches de l’acacia. Dans le nid, un deuxième pigeon couvait deux œufs, on consolidait donc sous ses fesses. Je développais une admiration et une amitié pour ce pigeon dont les premiers envols me réveillaient tôt le matin (le ramier se reconnait à ses décollages et ses atterrissages particulièrement bruyants). En équilibre précaire sur une branche trop frêle, je le voyais se contorsionner pour insérer l'angle de la brindille dans l'intrication complexe du nid, me demandant s'il suivait un plan d'ensemble ou y allait à l'instinct. Un matin, un écureuil agile et roux sauta du muret de béton sur le pin, puis du pin sur l’acacia, et remonta les branches jusqu’à l’intersection qui soutenait le nid. Il avait clairement une petite idée dans sa petite tête de rat des airs et voulait profiter de l’absence inexpliquée des deux ramiers en même temps. Anticipant la manœuvre perverse de l’écureuil, l’imaginant en train de dévorer les oeufs ou plutôt de donner des petits coups de queue sadiques dans les œufs jusqu’à les faire basculer, je sautai de ma chaise longue, hurlai sur le roux et lui lançai des bouts de coquillages pour l’empêcher de s’attaquer au nid. L’écureuil prit la fuite.
En cette fin d’été, nous contemplons des images satellites d’arbres qui brûlent, les zébrures rouges qui creusent la plaque sombre de la forêt, visibles à l’œil nu pour un habitant de la lune. L’amour de la carte, des arbres et des feux. Nous écoutons des descriptions d’odeurs, d’airs viciés par les flammes, des troncs et des lianes calcinés, et nous imaginons la course de centaines de lézards, de ramiers et d’écureuils locaux loin des flammes, les sursauts du sol sous cette course. Nous pleurons les arbres, nous les arbres. Nous injurions leur président, en pardonnant au nôtre, en oubliant le CETA qui brûle des arbres ailleurs avec d'autres méthodes, en oubliant que ces arbres ne brûlent pas sans but, sur un coup de folie d'un président vulgaire, mais bien pour des pâturages artificiels, pour nos vaches hublots artificielles, et pour nos viandes artificielles enveloppées sous trois couches de cellophane en vue de barbecues. Les arbres brûlent, nous voyons la menace, mais nous nous égarons sur ses causes.
Le roman d’Amelia Gray publié il y a peu par l’Ogre ne parle pas beaucoup d’arbres ni d’écologie mais il parle de menaces. Après la mort de sa femme, ou plutôt après la description de l’évidement de tous les liquides que contenait sa femme, David reste seul à la maison, et ne semble plus trop capable de vaquer à ses occupations. Tout le bloque, tout se décale, tout détale. La moindre action entraine des vomissements. La moindre rencontre, un désarroi tranquille. Il retrouve peu à peu dans un pot de farine, sous des guêpes mortes, derrière un bout papier peint décollé des menaces rédigées en majuscules, folles et terrifiantes. Leur origine est inconnue : est-ce lui qui les a rédigées et les a oubliées ? sa mère ? sa femme défunte ? sa sœur défunte ? la psychologue pipeau qui a envahi son garage ? l'étrange mégère qui passe sa vie à la laverie automatique ? Ou bien est-ce la maison, les murs et les objets de la maison qui écrivent les menaces ? Puisqu'il s'agit bien d'une histoire de maison hantée, qui attire les humains pour mieux les dévorer. Et à qui s’adressent ces menaces ? À David ? À sa femme ? À tous les vivants ?
Et puis, surtout, ces menaces sont-elles vraiment des menaces ? Elles font peur certes, mais elles sont aussi intimes, sensuelles, réconfortantes. Elles veillent sur David autant qu’elles le tourmentent. De la même façon, l’écriture de Gray mord autant qu’elle lèche. Lorsque David se transfert dans le corps et l’uniforme d’une pompière, lorsqu’il assiste à la lessive éternelle dans la laverie automatique, lorsqu’il rencontre son double dans la rue, lorsqu’il discute avec un policier de toute autre chose que ce dont il devrait discuter, rien n’est à sa place, les mots et les comparaisons déstabilisent mais, après le pas manqué, une fois l’équilibre rétabli, ils plaisent beaucoup. Comme dans Mr. Robot que Gray a coécrit, le monde inquiète et trompe l’œil, les individus semblent incapables d’établir une quelconque forme de communication. La seule forme de parole franche et directe est celle que portent ces petits bouts de papiers de tailles, de qualités et d’âges divers qui semblent secrètement ordonner la maison et le monde, la seule assurance réside dans la menace.











