Vendredi dernier, jour de Brexit, nous prenions la route improbable qui va de Strasbourg Ă Valenciennes, autoroute europĂ©enne, en ligne droite. Pour ce faire, on doit sortir de France, slalomer Ă la frontiĂšre, longer le Luxembourg de dedans et dehors, sâintroduire en Belgique, sans autres signes du passage que les lĂ©gĂšres modifications de typographies et de teintes aux panneaux, ainsi que le prix des cigarettes achetĂ©es sur les aires. Câest une esquisse de boucle empruntĂ©e surtout par les camionneurs europĂ©ens et, ce jour lĂ , par nous qui allions assister Ă la deuxiĂšme reprĂ©sentation de lâadaptation théùtrale de 2666, le dernier roman de Roberto Bolaño, Ă peine achevĂ© Ă sa mort, celui pour lequel il nâa pu donner beaucoup dâinterviews que de toute façon il donnait peu, la deuxiĂšme mais mĂȘme pas la premiĂšre vraiment, avant Avignon et les probables acclamations, avant lâOdĂ©on. Il y avait dans ce moyen de locomotion et dans la trajectoire de notre voyage un fantasme dâerrance qui aurait plu Ă Bolaño. Aucun des cinq du voyage ne connaissait Valenciennes, nous nous dirigions vers lâinconnu, en ce jour oĂč nous disait-on les peuples europĂ©ens se dirigeaient eux aussi vers on ne savait quoi. Pauline nous lut une nouvelle de Sylvia Plath au sujet dâune femme jalouse des rĂȘves de son mari, interrompant sa lecture aux pĂ©ages qui remplacent les frontiĂšres, nous bronzions Ă moitiĂ©, somnolant au soleil, je parlais du roman que jâĂ©tais le seul Ă connaĂźtre, je disais combien me semblait bolañesque ce voyage, mon impatience Ă aller Ă©couter le rĂ©cit du maĂźtre, post beat post boom, au théùtre Le PhĂ©nix de cette ville inconnue.Â
Sur la route, dans les temps morts, je pensais Ă ce que je savais de Bolaño, les quelques traits qui me restaient de lectures de paratextes, de quatriĂšmes de couverture. Sa derniĂšre requĂȘte, sur son lit de mort que jâimagine ĂȘtre un hamac, de faire publier lâĂ©norme roman en cinq volumes sĂ©parĂ©s, pour assurer la fortune de ses hĂ©ritiers, puisquâil lâĂ©crivait en sachant sa mort certaine, la dĂ©ni de sa demande par ses Ă©diteurs et hĂ©ritiers, convaincus quâil nây avait lĂ quâune Ćuvre. Son errance dâune vie entiĂšre, le Chili, lâArgentine, le Mexique, la France, lâAngleterre, lâEspagne, ses propres autoroutes. Ce quâil dit de Mexico, que le seul moyen de la connaĂźtre est de la traverser Ă pied, mĂȘme si certains trajets peuvent alors prendre des journĂ©es ou des nuits entiĂšres. Sa pauvretĂ© qui a quelque chose de romanesque, comme notre voyage en voiture, ses annĂ©es passĂ©es Ă tenir un camping en banlieue de Barcelone, passant de ses carnets au gazon Ă tondre, aux caravanes Ă diriger, aux chĂšques Ă encaisser.
Je pensais Ă lâeffet magique de sa lecture : chez la plupart de ceux qui ouvrent un jour un de ses livres, sa dĂ©couverte entraine une frĂ©nĂ©sie, on lit ses deux romans et toutes ses nouvelles, on recherche les recueils qui nâont Ă©tĂ© publiĂ©s quâune seule fois, on rĂ©pĂšte autour de soi pendant des mois puis des annĂ©es que câest le plus grand auteur du monde. Ses histoires produisent un effet chimique qui mâa fait racheter deux fois les DĂ©tectives sauvages et trois fois 2666, abandonnant mes exemplaires Ă dâautres dans le murmure bien connu et souvent galvaudĂ© du ce livre va changer ta vie, murmure confirmĂ© par le fait quâon ne mâa jamais rendu un Bolaño prĂȘtĂ©. Cet effet chimique, au cours des douze heures de spectacle, se voyait aux entractes dans les commentaires et les yeux des nĂ©ophytes, quâil est intelligent, que câest beau, quelle chance de jouer ce texte (les nĂ©ophytes en question Ă©tant tous comĂ©diens), quand il parle du soleil de midi au Mexique câest exactement ça, et quand il parle du racisme souterrain en Europe câest exactement ça, de lâenfance, de lâĂ©criture, de la peur, de la misogynie, câest glaçant, des ciels Ă©toilĂ©s, de lâair du dĂ©sert et des algues, câest magique, de la lecture, de lâamitiĂ©, de la passion, de la guerre, câest exactement ça. Oui, câest exactement ça, et un peu plus : lire un roman de cet homme, ou assister Ă son incroyable mise en scĂšne, câest ĂȘtre mĂȘlĂ© Ă la becquĂ©e, au fond du nid, le bec ouvert, le grand oiseau Bolaño distribue ses rĂ©cits, ses images, ses mĂ©taphores, ses blagues Ă lâun Ă lâautre, et parfois il sâenvole, sâĂ©loigne un moment des becs qui claquent, fait grandir lâapprĂ©hension, puis revient chargĂ© de merveilles nouvelles.
Un romancier de cette envergure â presque trop facilement assimilable Ă lâun des personnages de 2666, le mystĂ©rieux auteur allemand Archimboldi, jamais vu, jamais photographiĂ©, qui suscite la passion, la folie et la dĂ©pression des quatre universitaires europĂ©ens enquĂȘtant sur son Ćuvre â appelle une autre figure, celle du poĂšte, au sens grec. Jâai lu quelque part que Bolaño se voulait avant tout poĂšte, mĂȘme sâil jugeait mauvaises ses productions proprement poĂ©tiques et ne les avait jamais faites publier, considĂ©rant comme pis aller ses tentatives de mettre toute la poĂ©sie dans un roman. Cette part poĂ©tique rend possible voire Ă©vident le spectacle. Ce texte, son soigneux dĂ©coupage fidĂšle rĂ©alisĂ© par Julien Gosselin, est fait pour ĂȘtre dit et Ă©coutĂ©. Sa force, sa beautĂ© et parfois sa gravitĂ© extrĂȘme maintiennent le cap, soutiennent la traversĂ©e. Câest lâĂ©pique de la derniĂšre partie, du conte dâHoffman on passe Ă lâĂ©popĂ©e, au rĂ©cit des guerres et des souffrances, des errances qui amĂšnent le spectateur au bord du gouffre, de 23h Ă 1h du matin. Câest le lyrisme mathĂ©matique de la deuxiĂšme partie, du vieil homme qui suspend son livre de gĂ©omĂ©trie sur un fil Ă linge en avant scĂšne et en agite les pages. Câest lâhorreur implacable du milieu de la troisiĂšme partie, le pivot de la piĂšce, lorsque la journaliste mexicaine qui seule enquĂȘte contre son grĂ© sur les meurtres de femmes en sĂ©rie commis Ă Santa Teresa / Ciudad Juarez avoue au journaliste Ă©tats-unien venu pour autre chose quâelle est morte de peur, « Et chaque jour qui passe jâai davantage peur, et des fois je perds le contrĂŽle de mes nerfs. Vous, Ă©videmment, vous avez dĂ» entendre dire que, nous, les Mexicains, nous nâavons jamais peur. Câest un mensonge. Nous avons trĂšs peur, mais nous le cachons assez bien. Lorsque je suis arrivĂ©e Ă Santa Teresa par exemple, jâĂ©tais morte de peur. Si lâavion sâĂ©tait Ă©crasĂ© pendant le vol entre Hermosillo et ici, je nâen aurais rien eu Ă foutre. Et puis, en plus, on dit que câest une mort rapide. »
Si Bolaño se joue des formes poĂ©tiques et des codes de genre, Gosselin et sa troupe sâappliquent Ă faire de mĂȘme avec les formes théùtrales : le vaudeville existentiel de la premiĂšre partie, lâabsurde dans la deuxiĂšme, les monologues hystĂ©riques face Ă la folie qui sâapproche, rappelant Sarah Kane et, encore une fois, Silvia Plath et ses rĂȘves, le théùtre du crime de la troisiĂšme partie, le noir plus que noir dans les discothĂšques de Santa Teresa, la voyante nutritionniste qui se change en pythie lors dâinterviews tĂ©lĂ©visĂ©es, le conte catastrophiste de la fin.
Chaque partie, de deux heures environ, revisite et parodie un grand genre de rĂ©cit, parodie ne voulant pas dire ici dĂ©tournement comique, quoi quâon rie souvent, mais plaisir des formes. La seule partie qui nâest pas parodique, câest la quatriĂšme, lorsquâun calme prĂ©caire se rĂ©installe sur le plateau aprĂšs lâassourdissant passage discothĂšque, et que sâĂ©grĂšnent sur lâĂ©cran les phrases de Bolaño qui ne sont pas vraiment les siennes puisquâil est allĂ© les recopier dans les brĂšves de journaux et compte-rendus de mĂ©decins lĂ©gistes, les phrases que le spectateur est obligĂ© de lire, les descriptions de cadavres de femmes Ă©numĂ©rĂ©es dans lâordre chronologique des meurtres, de 1993 Ă 1996, certaines en termes simples, factuels, qui augmentent lâhorreur, dâautres plus dĂ©veloppĂ©es, faisant lâobjet de courtes scĂšnes policiĂšres oĂč les enquĂȘteurs abandonnent toute recherche. La froideur des phrases et de la mise en scĂšne (plateau plongĂ© dans le noir, phrases affrichĂ©es au rythme moyen de lecture, blanc sur noir, lâinverse dâune page, musiciens qui continuent de jouer un thĂšme Ă lâĂ©touffĂ©e), le factuel qui remplace les dĂ©chainements poĂ©tiques, lâardeur parodique et les hurlements des comĂ©diens des parties prĂ©cĂ©dentes glace la salle. Pendant trente minutes, on se demande oĂč sont passĂ©s les acteurs qui permettaient de conserver quelques repĂšres. Puis peu Ă peu, les descriptions sâallongent, se font plus travaillĂ©es, plus terrifiantes, les nĂ©ons se rĂ©veillent, sâagitent, tourbillonnent et la salle sâengouffre dans la tempĂȘte, cette tempĂȘte qui est, pour un des personnages de la derniĂšre partie, un des seuls Ă©lĂ©ments du monde dans lequel on peut encore croire, sur lequel on peut encore jurer, placer notre foi : « Des fois mĂȘme, jâoublie les choses auxquelles je crois. Il y en a bien peu, vraiment trĂšs peu, et les choses auxquelles je ne crois pas sont nombreuses, vraiment trĂšs nombreuses, il y en a tellement quâelles rĂ©ussissent Ă masquer les choses auxquelles je crois. (âŠ) La premiĂšre, ce sont les tempĂȘtes (âŠ) seulement les grandes tempĂȘtes, lorsque le ciel devient noir et que lâair devient gris. Du tonnerre, de la foudre, des Ă©clairs et des paysans morts en traversant un pĂąturage ». La tempĂȘte des cadavres donc, qui fait entrer dans autre chose, qui prĂ©pare la derniĂšre partie, au lyrisme le plus Ă©levĂ©, plus Ă©levĂ© que dans bien dâautres textes, des tempĂȘtes de prĂ©noms, de noms et de circonstances de dĂ©cĂšs, des viols par les trois, les quatre, les sept, les neuf orifices, lâĂ©numĂ©ration qui me faisait penser Ă un paragraphe que jâĂ©crivais ailleurs, sur lâhorreur des nombres ronds utilisĂ©s pour parler des massacres et des disparitions, les 10 000 rĂ©fugiĂ©s mineurs disparus entre leur pays dâorigine et lâEurope ces trois derniĂšres annĂ©es, les milliers de rĂ©fugiĂ©s attendant aux frontiĂšres de lâAngleterre : Bolaño lui est allĂ© rechercher ces noms et ces histoires, et en voyant la piĂšce, je me disais que toute Ćuvre devrait comprendre un passage oĂč lâon fait le compte des morts, un monument de texte en offrande.
Comment appelle-t-on un texte uniquement constituĂ© de morceaux de bravoure ? Ces morceaux restent-ils aussi braves lorsquâils sâenchainent ainsi ? OĂč va-t-on trouver lâĂ©nergie de les Ă©crire, et celle de les dire ? Comment rester assez brave pour les Ă©laborer, quand on est malade et mourant ? Et pourquoi ? Quasiment chaque acteur de la troupe relativement restreinte de Gosselin a son morceau de bravoure, son monologue dâune vingtaine de minutes, dans des langues, Ă des rythmes et sur des tons diffĂ©rents. Il y a le long sermon du rĂ©vĂ©rend noir nord-amĂ©ricain, prononcĂ© en amĂ©ricain avec un accent et surtout une diction parfaits, il a du réécouter les discours des panthĂšres en boucle pour le jouer, ce sermon surrĂ©aliste, qui dĂ©passe le politique, oĂč lâon parle dâailes de poulets, de prisons et de rĂ©signation. Il y en a un autre, pendant, en allemand, dont je ne saurais juger de la diction, mais qui semble convenable : lâacteur extraordinaire Ă©carte Ă peine les bras et livre son rĂ©cit de shoah par balles, balles tirĂ©es par les enfants, enfants soulĂ©s par le gĂ©nĂ©ral. Ce mĂȘme acteur, au terme des douze heures, joue le monologue final, qui conclue aussi le roman, ce passage si beau prononcĂ© devant la troupe et le public stupĂ©faits, sur lâinventeur dâun parfum de glaces qui inventoria et classa sa vie durant une quantitĂ© invraisemblable de plantes mais reste pour toujours dans les annales simplement connu comme lâinventeur dâun parfum de glace. Il y a les longs passages en espagnols des lettres hystĂ©riques dâune jeune femme perdant sa vie et sa raison Ă suivre les traces dâun poĂšte. Il y a le monologue sur la peur, en français, dont jâai dĂ©jĂ parlĂ©. Le polyglottisme, qui nâexiste pas dans le roman, mais qui est probablement reconstituĂ© Ă partir des diffĂ©rentes traductions du texte, ajoute encore Ă lâimmensitĂ© du travail. Et que câest beau dâentendre la langue originale, parfois, comme au tout dĂ©but, avec les premiers cris de la pythie qui annonce que lâon tue des femmes au nord de lâĂ©tat du Sonora, Ă Santa Teresa.
Ces monologues permettent dâinstaller des personnages qui parfois restent un peu, dâautres fois ne font que passer, transitoires dans les remous du rĂ©cit. Mes camarades spectateurs me disaient que ce devait ĂȘtre un grand plaisir pour les acteurs de jouer de tels personnages, qui ont la force du rĂ©alisme, tout en Ă©tant absolument lyriques. Il est vrai quâau théùtre et dans les romans contemporains, les personnages sont parfois mis de cĂŽtĂ©, ou alors ramenĂ© Ă une psychologie fatiguĂ©e et ennuyeuse, Freud a un siĂšcle et ça se sent. Ici, la force des ces personnages ne rĂ©side pas dans leur psychologie, plusieurs tombent dans la folie (le roman comme nosologie) sans quâon puisse trouver dâexplications valables : ce qui fait leur prĂ©sence câest la langue, Ă chacun particuliĂšre, la langue qui vibre et rythme et donne corps, la langue qui raconte des histoires et des rĂȘves mais lĂ encore, pas les rĂȘves analysĂ©s et violentĂ©s par les psychanalystes, les rĂȘves des tĂ©lĂ©pathes, les vases communicants, les visions des AztĂšques et des Araucans qui vibrent dans lâair chaud du dĂ©sert. Chaque personnage a son rĂȘve, et chaque rĂȘve son personnage, pas de jaloux.
La scĂ©nographie aide Ă lâassise de ces personnages, comme elle aide aux parodies de genre. Les salons bourgeois de la premiĂšre partie, pour le vaudeville universitaire, avec les canapĂ©s et les lits, dans lesquels on couche Ă plusieurs, oĂč lâon oublie la sensualitĂ© pour se rabattre sur le sexe, filmĂ© en gros plan. Ă la deuxiĂšme partie, lâapparition de la cage en verre, la scĂšne dans la scĂšne, qui est habituelle des mises en scĂšne de ces derniĂšres annĂ©es, mais ici trouve une justification valable : lâintĂ©rieur de la maison oĂč le professeur perd peu Ă peu la raison, le livre en Ă©quilibre sur un fil Ă lâextĂ©rieur, livrĂ© Ă lâinfini du dĂ©sert. Dans la troisiĂšme partie, les dĂ©cors nĂ©ons des passages en discothĂšque ou au Rey del Taco alternent avec des chambres tamisĂ©es presque Ă la Hopper, oĂč deux jeunes filles sur un matelas, les genoux repliĂ©s sur le torse, se racontent leurs expĂ©riences sexuelles. Ă chaque fois, la vidĂ©o est lĂ , filmĂ©e en temps rĂ©el, sur la scĂšne, par des acteurs ou des rĂ©gisseurs, elle crĂ©e des effets dâattente, des retournements, accentue le suspens sans pour autant en faire une banale rĂ©plique de films grand public, elle sert avant tout le théùtre. Dans la derniĂšre partie, qui en a déçu certains, qui peut paraĂźtre moins aboutie, mais pour une piĂšce qui dure douze heures quand mĂȘme peut on en vouloir Ă quelquâun, câest une esquisse de rĂȘve : Ă grands renforts de fumĂ©es et de cages transparentes, on voit les personnages collĂ©s Ă la vitre dire le texte le plus souvent face public, parfois nus, parfois vĂȘtus de costumes dâĂ©poque (les robes Mitteleuropa, les costumes militaires, les haillons), et lĂ encore on a comme lâimpression que ça se justifie. La danse sur pointes du hĂ©ros nu, la danse de lâalgue qui sâallonge alors que lâhomme dit son texte. Les apparitions, disparitions dans la fumĂ©e. Et puis surtout, une histoire dâamour, celle quâon attend depuis le dĂ©but mais qui tarde Ă venir, qui jusque lĂ a pris des formes dĂ©ceptives, une histoire dâamour multiple, dâun homme et dâune femme, dâune sĆur et dâun frĂšre, dâune mĂšre et dâun fils.
Jâai passĂ© les deux premiĂšres heures les larmes aux yeux, sĂ»rement liĂ©es Ă lâanticipation de la piĂšce les jours dâavant, mais Ă©galement Ă la surprise dâune retrouvaille, je croyais ne plus trop me souvenir du texte et soudain il sâĂ©tait prĂ©sentĂ© Ă moi, tel que je lâavais lu pour la premiĂšre fois sur une chaise longue il y a de ça six ou sept ans. Les huit heures suivantes, je ne pleurais pas, mes yeux assĂ©chĂ©s Ă la quatriĂšme partie par lâĂ©cran que je devais fixer et par les fumĂ©es stroboscopiques. Aux deux derniĂšres heures, je me remis Ă pleurer, mais plus calmement, devant lâĂ©vidence et la simplicitĂ© du conte final.
Au sortir du théùtre, aprĂšs la fĂȘte au bar du premier Ă©tage, le soleil se levait, nous nous sommes Ă©loignĂ©s progressivement Ă la recherche de pains au chocolat, traversant la ville de Valenciennes qui a la forme dâune ruine, du fait des panneaux Ă vendre ou Ă louer semĂ©s un peu partout ou du fait des maisons abandonnĂ©es, entrouvertes, dont on voit lâintĂ©rieur, comme aprĂšs une bombe. Nous faisions le dĂ©compte des boulangeries fermĂ©es, sans plus parler de la piĂšce, cela viendrait aprĂšs, jusquâĂ ce quâune porte sâouvre impromptue et nous offre les viennoiseries tant attendues. Deux heures plus tard, je mâendormais dans le train pour Paris, avec sous les paupiĂšres la lueur de lâincendie, pas celle des grandes flammes qui consument les arbres, mais la lueur des braises, le miroitement de fin de feu.