Vieux ”faire”, vieux “singes”, vieilles “machines à penser”...
Un thérapeute m'avoue recevoir bon nombre d'enseignants en consultation.
C'est déjà inquiétant en soi. Cela ne fait qu'amplifier l'impression de difficultés de vivre un métier qu'on aime pourtant.
Le gars m'explique ceci: "Ils ont l'air tellement dégoûtés de leur métier qu'ils m'avouent ne plus vivre que pour leurs loisirs et vivre leur métier en fonctionnaire".
Et moi, je m'étonne tout haut: "Ils en ont encore le temps? Parce que, même fonctionnaire, tout de même...?"
Et lui de répondre que de toute façon, oui, une heure de cours, cela ne fait jamais qu'une heure de plus à la maison.
J'hallucine tout de même! Que sont-ils allés lui raconter? Il n’a en consultation que des croûtons en mi-temps de survie?
A la limite, s'il ne s'agissait que d'une heure en plus chez soi pour préparer ou corriger l'heure prestée, nous aurions alors une charge de 40 heures, de 44 heures, de 48 heures chez les instits. Il le trouve où le “bon” fonctionnaire son temps pour les loisirs? Quels loisirs déjà? Diamétralement opposés au contenu des cours? Ou en prolongation du cours, là où il va se nourrir et donc, finalement, encore en train de bosser? Et le passionné alors, il bosse combien d'heures? Et le jeune prof qui se retrouve avec quatre à cinq cours différents à préparer? Il lui compte comment ses heures? Parce que, lorsque je crée un nouveau cours, je compte en moyenne trois heures chez moi pour une prestée. On comprendra que je ne souhaite pas diversifier les cours!
Donc, je m'interroge, parce que, je tente de me ménager depuis que je me suis rendue compte que la vie était très courte, que j’en avais gaspillé une bonne moitié à pas grand-chose de sympa ni d’utile et que, tout compte fait, aimant tout de même ce foutu métier, il fallait bien chercher à y tenir le mieux du monde et le plus longtemps possible. En faire moins, mais en faire mieux. Etre heureuse dans mon job et dans ma vie, tout simplement. Me soulager un maximum, triant l’utile et l’inutile afin de me garantir le luxe du “temps pour moi”.
Pourtant, je constate que malgré l’état d’esprit, même en diminuant la charge horaire, même en bossant durant les congés pour alléger la charge hebdomadaire sur le front, j'arrive à peine à respirer. Et, je n'ai pas quatre ou cinq cours... Et je n'ai plus -ou presque- de petits à la maison. Et je n'ai pas, miracle de l'année, un horaire gruyère.
Alors, oui, je suis inquiète. Comment les jeunes profs vivent-ils leur job? Non pas comment ils survivent, mais comment ils le vivent. Nuance!
D'autant que, mine de rien, un jeune, quel que soit son job, il se lance dans la vie, il lui faut remplir sa cuve à mazout, payer son loyer, trouver de quoi alimenter son véhicule nécessaire aux déplacements dont il se passe bien en vacances. Comme tout le monde. Mais, si tout a augmenté, le salaire du débutant, lui, n’a pas pris le même chemin. C'était déjà pénible pour moi à l'époque, mais pour eux, maintenant, qu'en est-il?
J'observe et je constate: "Ben ils ont un autre job, forcément!" Là où le vieux prof usé devenu fonctionnaire "ne vit que pour ses loisirs", le jeune prof qui va bientôt être usé a un deuxième job. Sauf que, faut pas déconner, quand tu les entends, il y a bien les loisirs. Normal, faut bien qu'ils vivent vraiment. Faut pas déconner! Alors, vivre l’enseignement comme job principal? Sérieusement, ça doit coincer. Non?
Et là, je me dis: "Mais, t'es con ou t'es con toi? T’es le pigeon de service en somme?”
Je cherche là où j’en fais trop pour ne pas vivre assez. Je ne vois pas.
Et, petit à petit, j’en viens à m’avouer une vérité, suivie d’un vrai bon conseil: "Tu as un autre job! Assume-le totalement! Pose tes jours! Et ces jours-là, envoie-les tous se faire foutre! Cela coincera moins dans tes plis! A la vue des derniers résultats, faut te l’avouer, t’es pas forcément ni indispensable, ni franchement meilleure qu’un autre! Et, apprends à devenir encore un peu plus fonctionnaire ! Respire!”
Désabusée, alors? Est-ce que je pourrais tenir dans un état si déprimant?
Et après tout? Est-ce là s’afficher désabusée ou, au contraire, philosophe?
Peut-être est-ce là la question de survie du monde scolaire?
Peut-être que prendre en considération cette immense vérité obligerait l'école à se repenser socialement? A se réorganiser autrement?
Est-ce qu'enfin, ce n'est pas là, face au vide créé par le fonctionnarisé volontaire, que les structures scolaires vont enfin se mettre à valoriser les interventions extra-pédagogiques? Celles qui, tout compte fait, serait bien ce qui manque le plus cruellement si on veut récupérer, à temps, quelques marmots, chevaliers à former pour vaincre l’obscurité. Non pas l’obscurantisme, qui est une attitude volontaire, mais l’obscurité subite, la panne d’électricité. Pouf! Les plombs ont sauté!
Ne pourrait-on, enfin, responsabiliser davantage les étudiants? Mais pas en surplus du job habituel, pas en punition non plus, de manière intégrée. Un investissement personnel librement consenti parce que reconnu formatif. Une utopie? A l’état présent, sans doute!
Il faudra bien, pourtant, qu'on trouve des solutions pour amener un peu de lumière.
Le monde scolaire ne tourne plus rond. C’est bien ce constat qui nous amenait à en discuter, mon interlocuteur et moi.
Le cadre scolaire, ses exigences, ses contraintes, ses impératifs, ne correspond plus au mode de vie des familles, ni à celui des jeunes.
“Les jeunes eux-mêmes ne correspondent plus à leurs parents”, répondait notre amie parmi les oreilles attentives qui suivaient notre discussion. Il y a une rupture de repères incroyables! Ils se construisent dans un monde pour lequel nous avouons n'avoir aucun repère, aucune prise. Impossible de les ramener dans notre monde, c'est nous qui nous voyons contraints de plonger dans le leur dont nous ne voulons pas.
Une autre, qui avait bien eu le temps d’observer la vie, la sienne étant bien remplie et semée de rencontres nombreuses et bien riches, insistait pourtant en ce sens: “Mais leur monde est-il bon? Est-ce profitable ce qu’ils vivent? Sommes-nous obligés d’aller nous perdre tous ensemble dans cette dérive absurde? Pouvons-nous les laisser s’y perdre?”
Non! Mais, je ne peux pas, pourtant, m’aligner sur des mouvements rétrogrades tout autant absurdes, telle cette nouvelle lubie française d’interdire les GSM en espace scolaire. Et demain, on leur interdira les lunettes ou les montres à options informatisée? Elles sont déjà bel et bien là pourtant!
Notre amie commune, qui évoquait déjà l’ impossibilité de reconnecter les jeunes à la génération précédente, ne faisait que renforcer l’idée que, non seulement, il était indispensable de ne pas nous trouver en rupture avec le monde dans lequel les jeunes évoluaient, mais, surtout, qu’il nous fallait tenter de les reconnecter au nôtre dans ce qu’il avait de plus concret et de plus proche de l’essentiel. Sans doute était-il plus profitable d’admettre le GSM, mais d’imposer son silence lors des repas communs et de vivre ensemble, telle une nouvelle discipline familiale, un retour sporadique à la nature, que les jeunes et les vieux prennent réellement l’air, qu’ils retrouvent, complices, le bruit de leurs pas sur la terre, qu’ils s’émerveillent ensemble et sans crainte de leurs souffles embués qui traverseraient leurs écharpes.
Parce que les reconnecter à notre monde par un autre biais, en dehors du fait que c’est une cause perdue d’avance, ce serait pour leur en proposer quoi?
Sincèrement, en quoi sommes-nous crédibles? C’est quoi “notre” monde? Trump, Lepen, La NVA, le retour des armes nucléaires, les centrales nucléaires malades qu'on tient en vie malgré les perfusions qui sautent, les déchets qu'on ne parvient plus à évacuer, le scandale des éco-chèques à avaler de travers et par le fond, les djihadistes, les batailles de Saint-Nicolas avec ou sans croix, les semaines et les semaines à nous disséquer la mort de Johnny, les femmes qui avouent la maltraitance sexuelle sous tous les projecteurs même là où ça brille le plus fort, les pauvres qui ne peuvent même plus s'allonger dehors sur un banc hors du sol gelé, les clandestins refoulés là où on sait qu’ils seront esclaves, ...
C’est quoi le monde auquel on veut les reconnecter de force? Sommes-nous donc des adultes inconscients d’imaginer notre monde meilleur que leur avenir? Un avenir sans lequel ils ne veulent pas se projeter. On pourrait bien les comprendre non? Quel adulte honnête, doté de cervelle, est capable de s’y projeter volontairement et sereinement?
Alors, les obliger à entrer dans ce moule fêlé...
A toutes ces réflexions entendues, j’ai envie d’ajouter: “Et si en plus, en plus, c'est pour devenir enseignant”...
Ben voilà, c'est là que cela ne va pas.
Ce monde scolaire n’a aucun avenir!
On est déjà très, très, très loin de ceux pour lesquels on bosse. Optimisme, qui appelle rectification plus réaliste: “ Pour lesquels on croit bosser!”.
De chaque côté frustration et mal être.
Mai 68 a connu ses barricades et ses pavés.
Novembre 89, la chute d’un mur, en communion dans la joie entre générations. Quelle chance! Deux murs qui sautent, en somme!
Entre les vieux et les jeunes de 2018, au milieu, un fossé immense, imprévisible, instantané. Pouf!
L'école, le lieu du relais, un trou!
Avec des paravents rétrogrades érigés en exemple et que les jeunes n’escaladeront pas. Parce que, mine de rien, c’est au-delà de certaines possibilités, de plus en plus, soyons lucides, et parce que cela fait partie de leur mode d’opposition: “Je ne pense pas pour ne pas penser comme toi et donc, peut-être que j’existe, mais peut-être que je n’existerai pas comme toi”, “Je deviens con? Tant mieux! Tu t’es vu, toi qui dis posséder le savoir, la réflexion, le savoir-faire, la rigueur?”, “Tu t’es vu, toi avec tes passions? J’aime autant être une moule, c’est moins dangereux, les passionnés maintenant ce sont des radicalisés. Tu me préférerais radicalisé?”, “Ton orthographe -quand t’en as une!-, ça te sert à quoi si c’est de toute façon voter pour des crapules qui te tondent la laine sur le dos? Autant utiliser des mots de moins de trois syllabes. Non seulement je ne saignerai pas du nez après avoir cherché à les prononcer, mais mon “oui” et mon “non” sonneront plus forts!”, “Tu me proposes de chanter Imagine de ton Lennon, je te propose de fermer les yeux et, avec mon Soprano, d’imaginer si tu étais à la place de ceux que tu as fait semblant de voir”, ...
L’école doit mourir et doit renaître.
Cela prendra le temps qu’il faudra, probablement bien longtemps.
Tout ce qu'on fait maintenant, ce sera poser un sparadrap.
L'an prochain, je crois que je ne ferai pas d'examen tant que je n’y suis pas contrainte.
Pour examiner quoi? Pour poser un diagnostic que je connais déjà? C’est une forme d’acharnement inutile et coûteux. Sauf que, c’est le praticien qui paie, le patient est, de fait, insolvable.
Je tente, dès à présent, de survivre, artisan improbable, dans la nouvelle ère médiévale.
Après, il y aura bien la renaissance.
En attendant, apprendre la vannerie à celui qui veut, apprendre les gestes du potier, filer et tisser la laine, faire sécher un voile de papier, gratter et tendre une peau, tailler un crayon, tenir une plume, s’essayer au pinceau, cuire un pain, reconnaître une plante comestible, en prendre la graine, la faire germer, allumer un feu...
Oui, j’ai un autre métier, je suis un passeur, rémouleur des mémoires, je suis vitrier, opticien dans la brume, philosophe à deux balles, mais des balles magiques.
Profitez bien du passage dans votre espace commun.
Vieux “faire”, vieux “singe”, vieille “machine à penser”...