L'Enfer c'est les autres, mais les autres c'est soi.
J'ai encore envie d'écrire, après des années passées à décortiquer des milliers de choses toutes différentes les unes des autres, là-bas, dans mon palais mental, mon foutu panier à salade. L'envie est toujours là, elle me saisit parfois, comme un frisson, des bulles qui montent, une surchauffe, un besoin d'expulser ou juste de m'exprimer. Mais les mots ne viennent plus aussi facilement. Je ne sais pas si c'est parce que ça fait presque dix ans que j'escroque mes professeurs avec du blabla bien formulé, ou si c'est parce que j'arrive mieux à parler de ma propre initiative et à vivre en dehors d'un écran. Genre, dans le vrai monde.
Et pourtant, au fond, je me sens toujours aussi perdue. J'essaie de comprendre pourquoi, j'appréhende les choses en douceur, je prends mon temps, comme une dissection paisible.
J'ai l'impression qu'aujourd'hui, on parle de tout, tout le temps, sans pudeur, sans gants, et sans distinction. L'information est partout, toujours accessible, toujours présente. Il est facile d'avoir des notions dans tous les domaines, de se documenter activement ou passivement sur n'importe quel sujet. Et je crois que de ce fait, tout est susceptible d'être décortiqué, analysé, critiqué, discuté. On se dispute à propos de tout, on révise nos positions, sans arrêt. Les progrès, la science, la technologie, les mentalités, tout évolue en permanence, et si je suis perdue, ce n'est pas tant parce que les choses vont vite, mais c'est parce qu'on ne me laisse plus le temps de me poser pour réfléchir tranquillement.
Alors tout revient sans cesse à la question intrinsèque Qui-suis-je-où-vais-je-dans-quelle-étagère. Et je ne sais plus. J'ai la sensation d'avoir été catégorisée dix milles fois. Est-ce que je dois me sentir jeune ? Révoltée ? Pauvre ? Bissexuelle ? Compatissante ? Juive ? Cynique ? Métissée ? Tendre ? Chanceuse ? Psychologue ? Amoureuse ? Littéraire ? En colère ? Française ? Joyeuse ? Folle ?
Tout est toujours relatif. On pense global, on pense monde, on pense ensemble. Mais finalement, comment se définit-on individuellement parlant aujourd'hui ? J'ai du mal à aborder cette question avec moi-même. J'ai l'impression d'être trop, et d'être de trop aussi parfois. J'ai du mal à faire la part des choses, à trouver l'équilibre de ma propre identité. J'appartiens à beaucoup de communautés sans pour autant être totalement acceptée par une seule. Je ne remplis pas tous les critères. Je me sens paradoxale. Est-ce que c'est la société qui fait ça ? Est-ce que c'est moi ? Je ne pense pourtant pas être la seule dans cette situation.
Alors souvent, je me sens en contradiction avec moi-même. Je ne roule pas sur l'or, et pourtant je dépense la moitié de mon argent en m'enfumant la gueule. Je me sens juive, mais seulement parfois. J'aime les gens, je les trouve géniaux, ils me passionnent, mais souvent, je ne peux pas les supporter et j'ai envie de leur cracher au visage sans raison apparente. Des tonnes de choses m'intéressent, suffisamment pour que j'écoute ou que je lise, mais pas assez pour que j'apprenne. J'ai envie d'être tendre, gentille, d'épauler, d'accompagner, mais au fond, je bouillonne, je me consume de rage, de contestation et j'ai la certitude que personne ne peut m'aider. Pourtant, quand j'ai envie de rire du malheur des autres, au fond, je compatis, je ressens leur douleur.
Aujourd'hui, c'est monnaie courante, non ? Les gens baisent alors qu'ils aimeraient faire l'amour. Ils hurlent alors qu'ils rêvent de calme et d'harmonie. Ils se bousculent dans le métro quand ils voudraient un câlin. Ils se crachent au visage pour des histoires d'identité culturelle, de religion, de sexualité. Ils regardent les imperfections de haut en espérant un jour se démarquer. Ils se plaignent de ne pas avoir de temps pour eux mais restent les yeux collés sur un écran douze heures par jour. Ils sont agressifs alors qu'ils sont blessés. Ils ne veulent pas être catégorisés mais infligent ce sort à leurs semblables sans scrupule. Ils s'intéressent à tout mais ne se passionnent pour rien. La dualité est omniprésente en chacun de nous. Mais comment on continue à avancer quand on se sent multiple ? Il suffit d'accepter ? On polémique sur tout, le moindre grain de sable vaut une thèse, un débat politique, une proposition de loi, un post enragé, une manifestation, un article du Monde, une caricature de Charlie Hebdo, une blague vaseuse.
Regardez autour de vous ! Tout vole en éclats, rien ne va. Et vous savez quoi ? Le système parfait n'existe pas, personne ne sera jamais libre de faire exactement ce qu'il veut, de la manière qu'il souhaite, parce qu'on n'est pas seul, et que vivre en société suppose des sacrifices. Alors les gouvernements éclatent, les guerres s'éternisent, les révolutions se multiplient, avec de bonnes et de mauvaises motivations. Mais au nom de quoi au fond ? De la liberté individuelle ? Je n'en suis plus si sûre. Parler de tout déclenche de la désolation, avant de faire évoluer les hommes, et je ne sais plus si on le mérite vraiment en voyant qu'on n'est même pas capable de s'accepter soi-même sans se mettre dans des cases, établies par d'autres. Mais au cas où vous ne vous en seriez pas rendus compte, ces autres, c'est aussi nous.