Bonjour Monsieur S.
J'ai bien reçu votre offre d'emploi de recruteur au sein de votre entreprise d'intérim et vous en remercie: le marché de l'emploi étant ce qu'il est, être contacté directement avec une proposition tient presque de l'inespéré, voire du chimérique.
Vous proposez d'intégrer une entreprise internationale qui tutoie le succès depuis de nombreuses années. Elle emploie en interne au total plusieurs milliers de personnes, elle reçoit régulièrement le titre du meilleur employeur de l'année en Belgique, et jouit d'une image plutôt sympathique auprès du public. Vous me proposez de rejoindre une unité d'un type relativement nouveau dans le domaine. Il s'agit d'une antenne qui propose du travail en intérim de manière centralisée. Une antenne locale, mais nationale. C'est fort: tout est centralisé, ce qui permet entre autres de réduire les frais de fonctionnement, tels que le loyer d'un bureau, les coûts d'entretien, le matériel informatique, et j'en passe. Cette organisation tient autant du lean management que du panoptique de Bentham. Le rêve pour les managers : contrôle optimal, réduction des coûts de fonctionnement, augmentation de la rentabilité, réactivité. De plus, travailler pour une entreprise d'intérim, c'est un peu mettre des gens au boulot. Il y a une mission noble derrière, respectable, hautement valorisable. Je suis psychologue clinicien, et la dimension sociale du travail n'a pas manqué de faire vibrer cette fibre, presque coupable, éthiquement, pour un clinicien: celle de l'aide. L'écoute, la main tendue, l'aile cassée, le marchepied, etc. Cette dimension d’aide (et toute la cohorte sémantique qui s’y rapporte : vouloir le bien de, conseiller, etc.), pourtant au centre du projet du travail de clinicien, doit trouver un exutoire en-dehors de la pratique psychologique, et à tout le moins être interrogée. Un tel job, ce questionnement trouve à s’y mettre entre parenthèses, la “pulsion” d’aide, apaisée, déchargée, comme on évacuerait un poison qui s’accumule dans le corps, sans cesse.
Je vais vous confier un petit secret, Monsieur. J'ai un faible pour le puzzle. Retourner une boîte pleine de pièces éparses, les organiser selon des critères précis, qui de couleur, de forme, de pattern graphique. Trouver La pièce nécessaire, au bon moment, pour la bonne place: un atout pour le poste de recruteur que vous me proposez. D'autant que j'ai plusieurs diplômes en psychologie, que je continue ma formation théorique via divers séminaires, et que j'ai une certaine affinité avec les gens, ce qui émane de leurs histoires quand je les écoute.
Et il y a d'autres arguments qui ne manquent pas de faire mouche, d’autant plus dans une période austère telle que nous en traversons : la sécurité de l'emploi, un salaire presque décent, des chèques-repas, des congés payés. Et travailler en équipe, dans une volonté de collaboration systémique, dans une ambiance de challenge et d'objectifs à atteindre, des formations en interne, des perspectives d'avancement. Non, vraiment: vos appeaux doivent fonctionner, ce serait faire bouche bien trop fine que de ne pas considérer votre offre. Ce serait assez mal joué.
Je me vois cependant au regret de décliner votre offre.
Ce poste de recruteur fait partie d'une mécanique extrêmement bien huilée. C'est la porte d'entrée, le Graal qui permettra – en théorie – de placer la bonne personne au bon endroit. En fonction de ses capacités, de son expérience, et d’autres critères, ce et y compris sa précarité professionnelle.
L’unité pour laquelle vous considérez ma candidature proposée, j’y ai déjà travaillé. Trois mois. L’entretien de “licenciement” – en néerlandais – s’est concentré sur la triade kunnen, kennen, willen. Pouvoir, savoir, vouloir. D’après la manager, je faisais montre de plein de bonne volonté, de connaissances plus que suffisantes, mais je ne remplissais pas mes quotas. Je ne recrutais pas assez de candidats. Je n’en étais pas capable, d’après elle.
Peut-être qu’entre temps cela a changé, mais nous avions à l’époque deux gros clients, deux entreprises internationales. Et je m’étais cantonné à travailler pour le recrutement de l’une d’elles. Son domaine, c’est le hard discount : acheter des denrées fabriquées à très bas prix, à des quantités monumentales, pour pouvoir les revendre en très grosses quantités partout en Europe. Alors, bien sûr, qui dit discount dit faible prix de vente, et forcément la qualité des objets revendus va suivre la même logique. Faible coût de production, ce qui va impliquer de facto peu de chance qu’il sollicite des travailleurs à salaires attractifs… mais aussi au niveau des revendeurs, du personnel des magasins. C’est entre autres là que le bât blesse, particulièrement pour moi, puisque je devais trouver, non pas le mouton à cinq pattes, mais des troupeaux entiers. Aux caractéristiques improbables, donc : des années d’expériences dans la vente, accepter des horaires difficiles, une grande flexibilité, des objectifs de vente élevés (avec comme modèle théorique le renforcement négatif : tu n’y arrives pas ? tu jartes. Tu y arrives ? sois content d’avoir un boulot). Et, bien sûr, un salaire… comment dire : “léger”.
Travail de misère, dans la misère
Parce qu’évidemment, peu de candidats postulaient spontanément pour ces postes, malgré les campagnes de communication autour, il fallait bien aller les chercher : d’abord éplucher votre propre base de donnée nationale, mais aussi le VDAB, Actiris, LinkedIn, et j’en passe. Pas facile pour le recruteur de trouver tous les critères réunis. Et quand ils l’étaient, la plupart des candidats refusaient l’un ou l’autre des aspects du travail, le salaire étant particulièrement peu attractif, même dans la vente. Et donc mon travail n’était pas seulement de trouver le bon candidat pour le bon poste, mais de convaincre une pièce de puzzle d’intégrer une scène aux couleurs délavées, à la surface foncièrement abîmée. Et quand bien même le candidat passait toutes les épreuves de l’entretien que je lui faisais passer, ce n’était pas de gaité de cœur, mais à défaut.
Il y avait alors – et cette lecture est d’autant plus évidente à mesure que le temps passe – pour moi de me rendre compte que mon rôle n’était pas tant de donner du travail à des gens (la bonne personne au bon poste) que de participer à ce dérèglement manifeste de la distribution des richesses, soit ici l’exploitation des faibles revenus (tant les clients que les travailleurs) à l’avantage d’investisseurs et autres haut dirigeants. Ceci, Monsieur S., est parfaitement contraire à mon éthique personnelle. Je ne parle pas de déontologie, mais de valeurs personnelles. Je ne vais absolument pas révolutionner le monde du travail avec mon refus : d’autres candidats sont sur votre liste, dont certains n’ont pas le luxe de pouvoir soutenir leurs valeurs. Mais tant que je le pourrai, je refuserai d’avoir une part active dans une telle distribution. Il ne s’agit en rien d’une orientation politique, mais il n’est a priori humainement pas défendable d’accepter l’exploitation d’ensembles économiques pauvres, aux travailleurs peu – voire pas – protégés, à destination d’un prospect paupérisé dans des pays riches tel que le nôtre (population qui va en croissant), au bénéfice d’un très petit nombre.
J'ai déjà travaillé auprès du service centralisé que vous me proposeriez d'intégrer, Monsieur S. Et je vous suppose même être dans une position que je ne connais que trop bien, de tâcher – non pas de donner du travail à des gens – de justifier votre salaire auprès de votre “+1”, en termes de rendement, quantitatif. Dans votre énorme fichier national, vous trouverez une mention de l’expérience dont je témoigne ici, et probablement un commentaire sur la date de fin de celle-ci. Je ne dois pas faire partie de vos premiers choix, aussi j’ai un peu de la sympathie pour votre position. Ça ne doit pas être particulièrement confortable.
Je n'y travaille plus, si ce n’était pas suffisamment limpide. Plusieurs raisons ont motivé la fin de cette collaboration. Ce service a considéré que ma place ne se trouvait pas auprès d'eux, parce que je ne remplissais pas leurs critères quantitatifs (pas assez de personnes recrutées, notamment), ni certains de leurs critères qualitatifs (mon néerlandais n'étant pas celui d'un natif, ni parfait bilingue, même si je faisais passer des entretiens de sélection dans la langue de Vondel sans problème).
Symboliquement, et l'être humain n'y échappe qu'à force renfort de positionnement philosophique et éthique, il y a une violence sadique intrinsèque dans la position de recruteur - et par extension de toute cette entreprise de job provider. S’en rendre compte, en prendre conscience, pour quiconque y est sensible, rend cette démarche difficilement supportable.
Avoir été congédié de ce poste a été un soulagement dont je ne saurais décrire l'amplitude. Je devrais sans doute continuer à galérer pour me permettre de vivre décemment (et ce n'est pas gagné: les jobs non-marchands n'ont pas la cote), mais l'écart imposé par l'entreprise, entre d'une part mes valeurs de positionnement éthique et ce qui était demandé (vendre de l'esclavage pour récolter quelques fruits d'une mondialisation fort discutable, pour s'en voir félicité parce qu'on contribue à faire baisser le chômage) était trop important.
Ma position n'est défendable qu'aux yeux d'une toute petite minorité, et ne rencontre aucun point de consensus avec l'opinion de ceux qui nous dirigent. En un sens, ils ont raison: on ne vit pas de principes mais de travail. Pourtant il me semblait que l'Humanité devrait, pourrait être, aurait dû être mue par des idées. C'est quand l'argent est devenu une fin, non plus un moyen (mais c'est constitutif de notre nature désirante, nous sommes condamnés à être sensibles à ses sirènes) que nous avons commencé à désirer, dériver, délirer.
Je ne vous en veux pas, Monsieur S. Aucun propriétaire n’accepterait de recevoir des valeurs philosophiques en guise de loyer. Votre banquier se fiche éperdument de vos opinions, et votre estomac réclame son dû calorique. Seuls Diogène, les “alter-bobos” qui vivent en communauté, et les fous acceptent de questionner l’ordre établi. Je n’en fais pas partie, je n’ai pas ce courage. Mais j’ai celui de refuser votre offre. Je m’excris de cette mécanique. Tant que je le peux. Et je le dois à Antigone.
Donc, pour que ça soit bien clair : le problème n’était pas du côté du kunnen, tel que ça a été avancé, mais du willen.
Je reste bien évidemment disponible pour tout complément d’information.
Recevez, Monsieur S, mes salutations distinguées.















