AGITATION FRITE 2 : DÉCONNE PAS AVEC ÇA
Agitation Frite 1, Témoignages de l’underground français est donc sorti chez Lenka lente. Un second volume est en préparation. La forme en est la même : un peu moins d’une quarantaine d’entretiens dont la plupart, cette fois, sont inédits. On en trouvera ici des extraits, régulièrement. Par exemple, Emmanuel Holterbach (Orbes, Tonton Macoute, Verres Enharmoniques)…
La première fois qu'on repère ton nom en tant que musicien, c'est, me semble-t-il, sur une cassette anthologique, Rôflise Vilôse, aux côtés d'autres Français, dont Dust Breeders et Bob's Legs (Jacques Debout). De quoi joues-tu à l'époque : de la guitare ?
Oui, en 1992, guitare électrique sous ce nom beuysien : ÖÖ (Klang). J'étais objecteur de conscience dans une galerie d'art contemporain à Metz… Je suis impressionné que tu connaisses, il n'y a eu qu'un tirage très limité (entre amis) à 15 exemplaires…
Sinon… Oui, Jacques Debout avec Dominique Répécaud (entre parenthèses de Soixante Étages) ; Dust Breeders avant le trio mange disques ; ce merveilleux génie inconnu : Obrien (aka Thierry Trum) ; et ce damné trio de l'enfer improvisé avec Thierry Delles, Michel Kessler (écrivain, libraire et batteur fou) et l'extraordinaire instrument fait-maison que jouait Bruno Bray Tomassi, une tour (une sculpture littéralement) à quatre manches totalisant basse, guitares acoustique et électriques six et douze cordes ! Ce qu'ils jouaient était dément, bien qu'il ne doive plus rien rester de tout ça.
Cette cassette est un bel instantané de ce qu'était cette faune messine underground du début des années 1990, bien que le rencard du samedi avait lieu dans un rade tout à fait populaire, le Luxembourg. Disons que ça causait musique sévère, au milieu d’une brume de tabac brun et que la bière coulait à flots. Parfois on s'y mettait, on faisait alors beaucoup de bruit, ça a donné cette cassette.
Si mes souvenirs sont bons, mon apparition est un collage rudimentaire, effectué à partir d'un vinyle rayé du « Carnaval des animaux » de Camille de Saint-Saëns sur lequel je joue, tout en stridences, d'une belle guitare italienne que m'avait prêté un copain qui jouait dans un groupe de reprise sixties garage. À cette époque, j'étais obsédé par le jeu de guitare à la Pollock de Rudolf Grey, les textures fractales d’Elliott Sharp au début des années 1980 et les horizons remués de Keith Rowe : je n'y allais pas de main morte ! À la même époque toujours, je jouais de la guitare en braillant dans un groupe de rock messin qui n'a jamais vu la scène : Never Suck a Duck. Il y avait entre autres Thierry Delles à la basse, et parfois Michel Henritzi qui tapait sur de la ferraille. C'est aussi l'époque des premiers concerts avec Sébastien Borgo, à Strasbourg, dans sa Shot Gun Gallery. On changeait tout le temps de nom de groupe : Sedimentists, Pyrosis, Stud Groom, Drone Visual Victim, et on s'essayait au cataclysme pour guitares et feedback, c'était l'enfer ! J'ai une collection d'enregistrements datant de cette période que je vais mettre un de ces jours sur Bandcamp.
Dans les années 1990 finalement, on t’entend assez peu sur disques, cassettes ou autres. Une collaboration avec Erik M. je crois, et Llog en compagnie de David Fenech. Que fais-tu alors ? Étudiant ?
Début 1990 est une période assez chaotique : les études m'emmerdent, je fais des petits boulots, puis je suis objecteur de conscience, et pour finir je m'embarque dans les études au Beaux-Arts. D'abord à Metz, puis à Grenoble jusqu'au diplôme. Si je vais à Grenoble, c'est parce qu'à la Shot Gun Gallery j'ai rencontré les trois Metamkine qui s'occupe du 102 et dont la performance expérimentale cinématographique et sensorielle me retourne complètement. Peu de temps après, il y a Christophe « Pitch » Cardoen qui vient à la Shot Gun Gallery pour montrer une de ses magnifiques machines à cinéma, et on fait un live dément, Borgo, lui et moi. Pour l'occasion, Pitch avait construit une machine sonore avec un tambour de lave-linge. Tout était monstrueusement amplifié, le tambour que Pitch remplissait de saloperies étant calé en position essorage ! Il y avait toutes nos guitares électriques, et tout un tas de bordel électronique : noise ! J'ai appris des années plus tard que le guitariste d’A-Bomb (célébrité alsacienne) était dans la salle et avait trouvé le concert vraiment punk. On a aussi ouvert pour Blurt à Mulhouse… Avant ça encore, pour notre premier concert avec Borgo, tout une bande de Grenoble s'était pointé, dont Anne-Julie Rollet, qui, à l'époque, commençait à faire de la musique concrète au COREAM à Fontaine. Tout ce petit monde gravitait autour du 102, j'avais déjà acheté des disques à Metamkine, et soudain, vu depuis Metz, Grenoble ressemblait à l’Eldorado. En 1995, je déménage : adieu l'Alsace et la Lorraine. Je continue mon cursus à Grenoble et m'investis au 102. L'endroit est à la hauteur de mes espérances : il y a un vivier alternatif réjouissant dans la ville.
Erik M. faisait partie de la faune de la Shot Gun Gallery. On s'y retrouvait souvent de 1992 à 1995. Erik jouait dans un groupe de rock tendance Dinosaur Jr., les Daddy Long Legs. Il existe une cassette ultra limitée d'un groupe hystérique n'ayant joué qu'un soir et auquel on avait donné le doux nom de Torture Anale, avec Borgo, Erik et moi qui passions à tour de rôle et désastreusement à la guitare, à la basse et à la batterie… Avec Erik, on a bricolé des trucs à deux, cela a effectivement fini sur une de ses première cassette de bricolage sonore : c’est le tout début de ses expériences avec les disques ; un vinyle est récemment sorti chez Sonoris, sans le morceau ou j'apparais qui ne vaut pas tripette à vrai dire.
Dès que j'arrive à Grenoble, je rencontre David Fenech. On fait immédiatement de la musique ensemble : quelques concerts, une cassette et premières collaborations avec l'image quand on commence à travailler avec Etienne Caire du studio MTK.
Contrairement à ce que tu dis, et si je considère mon rythme naturel de tortue, j'ai été plutôt productif à cette époque. Il y a la cassette Drone + Visual Humming intitulée Handscape/Landscrape, tirée à peu d'exemplaires mais qui ont bien voyagé, puisque Donald Miller de Borbetomagus m'en prend cinq qu'il distribue aux USA. Ce qui m'a valu une ravissante chronique de Seymour Glass dans Bananafish, deux lignes laconiques et poétiques qui disaenit tout. Jim O'Rourke avait aussi beaucoup aimé et insisté pour que je vienne faire un duo à Chicago avec son colocataire Kevin Drumm : on est en 1994 et tout ce petit monde est alors fort peu connu. Toujours sans le sou, j’ai décliné la proposition.
Puis il y a eu la cassette très chiadée de Llog (le duo avec David Fenech) tirée à cent exemplaires, dans un boitier fait main, chacun orné d'un dessin original de mon pote Serge Stephan.
Qu’écoutes-tu à l’époque ?
Je me souviens que j'ai beaucoup de plaisir à faire ce boucan, mais aussi d'explorer le sonore. Le fait est que je suis une dingue de disques et de concerts, j'en bouffe des kilomètres, j'écoute religieusement tu sais.
Je ne déconne pas avec ça, à l'époque je n’avais pour ainsi dire aucune autre préoccupation, très peu d'autres centres d'intérêt. Avant mon arrivée à Grenoble, j'ai été nourri en la matière par de généreux érudits lorrains (Yves Botz, Thierry Delles, Dominique Fellmann, Jacques Debout, Michel Henritzi). J'ai grandi dans un bain à remous : musique industrielle, no wave, post-punk, hardcore, free jazz, improvisation, Rock In Opposition, krautrock, drone, musique contemporaine : une orgie ! C'est génial d'avoir eu de tels mentors ! En quelques années, du lycée à mes 20 ans, c'est un continent esthétique qui me tombe dessus, je dévore… Et lorsque j'arrive à Grenoble, Jérôme Noetinger et Lionel Marchetti prennent le relai, et là je bouffe de la musique concrète et découvre la musique expérimentale américaine, le minimalisme… Au 102 je rencontre des artistes géniaux, je pense particulièrement à AMM, Bernhard Günter… J'arrête avec les noms, parce que si on commence…
Tes années 1990 sont donc des années d’exploration ?
Ce que je fais musicalement, c'est en dilettante, en recherche. J'écoute des trucs tellement monstrueux que je suis trop conscient que ce que je fais n'est au mieux qu'une brave recherche. Je doute vraiment de ma capacité à produire des formes conséquentes. C'est bien plus tard que je me considèrerai comme compositeur ou plasticien sonore. Les années 90 sont des années d'exploration, oui, des années de découvertes aussi. Et puis mes études aux Beaux Arts et mon implication au 102 prennent toute la place. Je vois mes potes se lancer, Erik M. joue partout, Borgo fait du Sun Plexus, les Dust Breeders prennent de l'ampleur. Je les admire, mais mes propres projets musicaux sont fragiles et je fais ça par dessus la jambe. Je préfère organiser des concerts, écouter des disques, faire la bringue…
Ton premier projet important paraît être, au milieu des années 2000, Verres Enharmoniques.
À vrai dire, le début de l'histoire des verres enharmoniques se joue à Noël, en 1999. Jean-François Laporte vient passer les fêtes de fin d'année à Strasbourg chez mes parents. Après un repas, on se met à jouer de tous les objets sur la table : verres, saladier, récipients… En inclinant un verre tout en le faisant siffler, je varie la hauteur de la note, et je me prends à imaginer un instrument qui permettrait une approche tout en glissandi de la musique… Une année plus tard, sur les conseils d'un ami à Grenoble, je rencontre le verrier Christian Lazarotto. Je lui présente mon projet, on discute, il trouve certaines solutions et se lance dans la fabrication des verres. D'abord de petits formats, puis des moyens et des gros. Je me retrouve avec ce bel instrument de verre, il me reste à inventer la musique qui ira avec…
Quel est le principe des verres enharmoniques ?
Il est simple. Ce sont des verres en pyrex qui sifflent lorsqu'on tourne son doigt humide sur le col. La différence avec le classique cristalophone, c'est que le pied est creux. Une pipette à la base permet de fixer un tube flexible connecté au..., ..., ...