Prêche sur le pain dans la bouche
Il arriva, lors du sabbat, que Jésus traversa des champs de blé et ses disciples arrachèrent des épis et mangèrent les grains après les avoir froissés dans leurs mains.
Quelques pharisiens leur dirent :
Pourquoi faites-vous ce qui n’est pas permis de faire lors des sabbats ?
N’avez-vous pas lu ce que fit David lorsqu’il eut faim, lui et ceux qui étaient avec lui quand il entra dans la maison de Dieu, prit les pains de l’autel, en mangea et en donna à ceux qui étaient avec lui bien qu’il ne soit permis qu’aux prêtres d’en manger ?
Le fils de l’homme est maître du sabbat.
N’avez-vous pas lu ? Dans l’Évangile de Luc, par trois fois, il est question de lire les Écritures. Jésus lit le rouleau d’Isaïe dans la synagogue au début de son ministère (Luc 4,16). Il lit donc dans le rouleau des prophètes. Que dit-il alors ? Il déclare être celui qui accomplit la parole prophétique proclamée aux oreilles de tous.
Ensuite, il s’agit de lire la loi. Jésus est un croyant juif. Pour lui et son peuple, pour Luc, la bible comporte trois parties : la loi, les prophètes et ce qui s’appelle les récits de sagesse. Ainsi, Luc mentionne une seconde lecture des Écritures, celle du pentateuque ou les cinq premiers livres de la bible contenant la loi de Moïse. Jésus demande au docteur de la loi :
- Que lis-tu, toi qui es sensé tout savoir des Écritures ? (Luc 10,26)
- Tu aimeras le Seigneur ton Dieu.
Il s’apprête à réciter la loi ou, plus exactement, les dix commandements. C’est parfait aux yeux de Jésus. Non, il n’y a plus aucune réponse : seule, l’adoration de Dieu retient l’attention.
N’avez-vous pas lu ? Jésus se promène dans les champs de blé et demande aux pharisiens :
- Que lisez-vous dans les Écritures ? Que fait David ? Que fait le messie ?
Et la réponse n’arrive pas. Il n’y a aucune réponse si ce n’est une question sur David. N’ont-ils pas compris ? Et nous, qu’avons-nous compris ?
Que fait David ? David mange comme Jésus. C’est bien le seul élément en commun.
Que mangent-ils ? L’un mange du pain ; l’autre mange les grains de blé d’épis froissés.
Où sont-ils ? L’un est dans le temple ; l’autre est dans la campagne.
Quand cela se passe-t-il ? David a faim parce qu’il sort d’une guerre. Jésus a faim parce que c’est le sabbat. Ces deux récits n’ont, semble-t-il, rien à voir.
Ils lisent les Écritures. Et nous lisons les Écritures. Une question advient alors : Qu’est-il permis de faire dans ce monde d’interdictions sociales et religieuses ? Qu’est-il permis de faire à David ? à Jésus ? Que nous est-il permis de faire ? Tout nous paraît étranger. Nous protestants, nous allons au culte le dimanche. La semaine, nous travaillons. Le dimanche, est-ce tel le sabbat ? Un jour de relâche ? Il est permis de manger. Il n’est pas permis de manger. Manger, cela est-il permis ?
Le temps est sacré ; le lieu est sacré. Le lieu ? Là où se trouve David est le temple ; là où se trouve Jésus sont les champs de blé. Le seul élément commun est donc l’acte même de manger ; ce qu’ils mangent n’est pas même semblable. L’un mange du pain de l’autel, présenté et laissé devant Dieu, du pain sacré. L’autre mange des épis de blé, élément de base du pain. C’est le sabbat ; faire du pain est un travail ; c’est interdit. Pourtant, il n’aurait pas même le temps d’en faire ; il est dans l’urgence : ils ont faim. Diffèrent les lieux – temple et champs de blé – et les temps – celui du sabbat et celui ordinaire – ; cela n’a rien à voir sauf si la notion de sacré intervient. Le sacré du lieu qu’est le temple renvoie au sacré du temps, le sabbat. Il constitue ainsi un second élément commun après l’acte de manger. Le sacré ? Jésus mange dans le sacré du temps. David mange dans le sacré du lieu. Cinq pains... Mais, avec Jésus, qu’est-ce qui est sacré ? Quand, où Jésus mange-t-il cinq pains ?
Quand est-il permis de manger ? Telle est la question des pharisiens. Quand ? La réponse implicite à l’absurde est un « où » : « διὰ σπορίμων », « dans les champs remplis de grains de blé ». Quand est-il permis de manger ? Quelle question ! Personne ne se le demande : il s’agit d’un acte quotidien, obligatoire pour la survie. Ne pas avoir la permission, dans l’absolu, serait mourir. Or, ce qui est permis revient trois fois dans l’Évangile de Luc. Au chapitre 14,3, la question aussi étrange tombe : Quand est-il permis de guérir l’hydropique ? Mais cet homme souffre et, si quelqu’un a le pouvoir de le soulager, mais qu’il y aille en toute hâte ! Oui mais voilà ; c’est le temps sacré de sabbat. L’homme ne mange pas ; l’homme ne se guérit pas. Il peut souffrir et mourir du moins que le sacré du temps est honoré. Au chapitre 20,22, la question resurgit : Quand est-il permis de payer l’impôt à César ? Il s’agit d’un devoir. Il faut payer ses impôts. Luc est si étrange avec la permission.
Quand est-il permis de manger ? Lorsque Jésus leur fait lire l’Écriture, la question devient : Qu’est-il permis de manger ? Dans le Premier livre de Samuel 21, David entre dans la maison de Dieu pour manger cinq pains :
« εἰς τὸν οἶκον τοῦ θεοῦ » ; « τοὺς ἄρτους τῆς προθέσεως λαβὼν ἔφαγεν καὶ ἔδωκεν τοῖς μετ' αὐτοῦ » (Luc 6,4).
Il s’agit d’un pain consacré disposé devant Dieu pour l’adoration. Ils meurent de faim ; ils sont pourchassés, sortis d’une guerre en préparation d’une autre. Le pain que le prêtre dispose est du bon pain frais tout chaud sur l’autel devant Dieu. Mais Dieu mange-t-il ? Mange-t-il quand son peuple se meurt de faim, quand David combat le ventre vide ? C’est le sacré. Le prêtre finit par consentir : David prend le bon pain chaud de l’autel de Dieu. Il mange le sacré dans le lieu sacré. Cela est-il permis ? Non. David rentre dans le temple, non pas pour adorer, mais pour manger. Il entre dans la maison de Dieu ; le messie, lui, Jésus, sort dans les champs. Le temple n’est plus le lieu de l’adoration ; il est le lieu d’un repas pris à la hâte, d’une restauration des plus rapides. Le sacré vole en éclats. Jésus sort du sabbat pour manger. Le sacré vole en éclats.
David prend cinq pains parce qu’il a faim dans le sacré du lieu du temple, qui le lui interdit. Jésus mange parce qu’il a faim dans le temps sacré du sabbat, qui, pourtant, lui interdit. David mange cinq pains alors que c’est interdit. Il le fait. Jésus mange-t-il cinq pains ? Il est face à l’interdiction de chercher à manger, de se promener. Il le fait.
Jésus prend-il aussi cinq pains ? Quand ? Quand Jésus prend-il les cinq pains de David ?
Il mange des grains de blé dans les épis froissés. Les épis de blé sont-ils sacrés ? Le pain, est-ce du sacré ? Non, c’est un aliment vital. Le pain est disposé devant Dieu, sur l’autel ; il est signe d’un acte d’adoration dans le lieu saint. Tout est sacré. Le pain le devient. L’oubli ou la méprise du sens du sacré est bien là. Dieu pourvoit le pain à l’homme afin qu’il vive. Dans le rite du temple, l’homme doit pourvoir du pain consacré devant Dieu ; du pain chaud, frais, qui sent bon. Le meilleur est disposé en un acte d’adoration parfaite. L’adoration, est-ce un acte sacré ? N’est-elle pas un acte de nos vies ordinaires ? Le protestant qui sommeille en nous devrait se réveiller, non à l’odeur du bon pain, mais entendant le terme « adoration » : Soli deo gloria. Seulement, la rhétorique humaine s’en mêle inévitablement : il y a ce qui est permis et ce qui ne l’est pas qui interfère avec les actes de la vie quotidienne.
Jésus mange ; l’acte est simple. Il ne l’est pas. Le fait de manger le rend maître du sabbat. En quoi est-il maître du sabbat ? Jésus prend les cinq pains de David. Non, il mange les épis de blé. L’homme mange du pain, que le lieu soit saint tel le temple ou non, que le temps soit sacré tel le sabbat ou non. L’homme est maître du sabbat quand il mange du pain : il vit devant Dieu. Jésus prend les cinq pains de David ; il se retrouve avec les cinq dans les mains ; ce sont les pains de la multiplication (Luc 9). Pour Luc, Jésus est David avec les cinq pains sacrés du temple devant Dieu et nourrit la foule avec. Le pain est mis dans la bouche ; il entre dans la bouche. Bénir est la parole qui sort de la bouche. Le Christ les sanctifie. Il prend le sacré que sont les cinq pains de David. Il les bénit devant Dieu.
« Jésus prit les cinq pains et les deux poissons et, levant les yeux vers le ciel, il les bénit. Puis il les rompit et les donna aux disciples afin qu’ils les distribuent à la foule ».
« λαβὼν δὲ τοὺς πέντε ἄρτους καὶ τοὺς δύο ἰχθύας ἀναβλέψας εἰς τὸν οὐρανὸν εὐλόγησεν αὐτοὺς καὶ κατέκλασεν καὶ ἐδίδου τοῖς μαθηταῖς παραθεῖναι τῷ ὄχλῳ » (Luc 9,16).
Jésus bénit. À quoi sert de bénir le sacré ? Par la bénédiction, Jésus nous fait passer du sacré à la sanctification du profane de la vie quotidienne. Dieu est adoré à travers ce qui est sacré ; il y a donc perte de l’adoration. La bénédiction ajoute-t-elle quelque chose au sacré ? Rend-elle encore plus saint ?
Jésus est maître du sabbat par deux actes que sont le respect du sacré établi par la loi et la bénédiction. Au contraire de ce qu’indique la loi, la bénédiction ôte le sacré. Jésus bénit les cinq pains de David, qui étaient devant Dieu. Il les sort du lieu saint. Il les bénit. Dans l’échange provoqué par la bénédiction, l’homme en mange alors que, plongé dans le profane à sanctifier, il ne le pouvait guère. La loi le désignait impur. Jésus est l’homme qui mange cinq pains devant Dieu. Il bénit Dieu pour les cinq pains que l’homme mange.
La bénédiction de Dieu est une parole humaine, issue de lèvres de bouche humaine. Elle sort de la bouche du Christ alors que le pain est ce qui entre dans la bouche de l’homme qui a faim. La parole sort de la bouche : les disciples entendent la bénédiction et la parole devient un acte d’adoration de Dieu pour le don de la vie, fait à l’homme.
Jésus fait écouter la louange de Dieu à l’oreille de l’homme alors qu’il nourrit de pain la bouche affamée. Ni Jésus ni les disciples ne mangent : ils ont déjà été rassasiés par les grains des épis de blé le jour du sabbat, pain de la misère. Dieu se repose le jour du sabbat ; ainsi, ce jour est à sanctifier et non point à rendre sacré.
Dieu se repose et devrions-nous mourir de faim ? Sans pain, l’homme meurt. Dieu le fit pour la vie. Jésus est celui qui nourrit. « Prenez et mangez ; ceci est mon corps ». Il n’y a pas de table ni de temple ni d’autel. Mais le Christ opère, pour nous, un acte de sanctification à travers la parole de louange qui sort de sa bouche et s’adresse au Dieu de la vie. Où sommes-nous ? Ici : les cinq pains de David que Jésus prend et bénit ne sont-ils pas déjà consacrés ? Non, Jésus prononce la bénédiction : il n’y a donc plus rien de sacré. Rien. Il nourrit la foule symbolisant l’humanité entière qui, sanctifiée, mange devant Dieu. C’est alors que Dieu se réjouit et donne sa bénédiction. La multiplication des cinq pains n’est donc pas un acte du passé où notre imagination risquerait de s’égarer dans du farfelus miraculeux. Elle est une parole inachevée qui s’achève dans notre cœur, notre histoire. Manger, mettre du pain dans notre bouche, c’est adorer Dieu ; Dieu nous nourrit et nous sanctifie jour après jour.
Devant Dieu, il n’y a plus le pain sacré pour nourrir Dieu. C’est nous qui mangeons le pain et nous nous retrouvons devant lui. Dieu a faim. Dieu mange-t-il ? Dieu ne se nourrit pas de pain consacré mais de nous qui nous rassasions de pain. Il se nourrit de notre adoration, le seul élément par lequel Dieu qui nous sanctifie au bout du compte.
Dieu est adoré dans les actes simples de la vie quotidienne. Je me sanctifie en mangeant du pain, en regardant les blés poussés dans les champs, en rompant une baguette de pain croustillante et encore chaude peut-être. Où est le sacré ? Soli deo gloria. À Dieu seul, la gloire.
Je mets le pain dans ma bouche pour vivre ; je mets le pain dans ma bouche pour adorer Dieu. Dieu a faim de mon acte d’adoration. Où est le sacré ? Soli deo gloria.