LA RENCONTRE - Sur les marchés et salons où elle expose depuis quelques années, Marie Samson impose peu à peu son travail. Au fil de nos rencontres de hasard, s'est ébauchée une conversation que nous avons souhaité prolonger. Par un jour radieux d'octobre, nous lui rendons visite, chez elle, aux abords d'Orléans.
Ayant posé ses cartons depuis peu dans cette maison, elle a fait de son atelier une priorité : il est déjà plus qu'opérationnel, installé avec soin. Mais elle commence tout juste à l'investir, accaparée qu'elle était par les travaux et la préparation du salon Maison & Objet, où elle exposait pour la première fois en septembre. Écrin posé dans un sous-sol brut, l'atelier a des airs de laboratoire secret. Une cloison fraîchement peinte en rouge marque la frontière. Quand la porte coulisse, c'est la surprise : murs blancs, bois au sol et au plafond. Quelques céramiques sont présentées dans l'entrée. Plus loin, une gigantesque table de travail occupe presque toute la pièce. De l'atelier, se dégage une impression de netteté, de délicatesse et de retranchement.
Marie Samson joue de l'incompatibilité de deux matières céramiques : la faïence, qui fond à la température où la porcelaine durcit. Elle en a eu l’intuition aux balbutiements de son parcours de céramiste, lors de son BTS au lycée de Longchamp (21). L'un de ses camarades cuit par erreur de la faïence dans un four destiné à la porcelaine. Les professeurs admonestent l'étudiant, mais Marie, elle, trouve la pièce fondue magnifique, qui lui rappelle le travail expérimental de Gaetano Pesce. C'est à l'IEAC qu'elle développe méthodiquement cette intuition, en mettant sur pied une première collection d'objets utilitaires en porcelaine, dessinés dans une veine minimaliste mais parés de dégoulinades de faïence. Depuis, la jeune femme ne cesse de creuser le sillon de la série diversifiée. Désormais, il lui arrive d'utiliser la faïence comme une colle incertaine, qui assemble comme elle peut les éléments de porcelaine. Elle a aussi ré-introduit dans son répertoire le travail à la plaque, exploré lors d'un stage chez Camille Schpilberg.
Est-ce l'œuf ou la poule ? Les deux faces d'une même pièce ? De même qu'elle délègue au four la responsabilité de rendre chaque objet unique, Marie Samson s'abstient d'imprimer la pâte de sa patte. Elle réfute la dimension primitive du travail de l’argile, arrachée à la terre, quand la forme produite porte les stigmates de ce geste. Battre la terre, la modeler, la tourner : elle n'a jamais aimé ce genre d'affrontement. C'est à la barbotine de coulage que va sa préférence, une « terre sans muscles » – c'est ainsi que nous la qualifions dans un précédent article –, entièrement soumise au dessin du moule. L'objet qui en résulte est alors impeccablement reproduit, supposément libéré des défaillances humaines : il atteint ainsi une sorte de perfection objective. Le traitement de la couleur est à l'avenant : effectué le plus en amont possible. Porcelaine et faïence sont teintées dans la masse. Quand il y en a, les décors ne sont jamais appliqués sur l'objet dégourdi, mais tracés à la barbotine, directement dans le moule, pour se fondre dans l'objet, après coulage. Le résultat est plus sourd que fade, comme mis à distance. De terre, donc, chez Marie Samson, on ne trouvera pas – tout du moins, pas sous la forme attendue. Près de la porte de l'atelier sont stockés de grands sacs. Rien à voir avec du ciment : c'est de la porcelaine de coulage. Il faut mélanger cette poudre à de l’eau et du défloculant pour obtenir la barbotine, puis la laisser vieillir, à l'abri des poussières. Au fond de la pièce, une grande poubelle en plastique en est remplie au tiers. Fixée sur des roulettes, elle peut, malgré son poids, caboter autour de la grande table. Un bâton sert à homogénéiser le mélange, une louche à le verser. On pense à de la pâte à crêpe.
L'idée court que couler n'est pas jouer. Régulièrement, des badauds se montrent déçus en apprenant que les pièces de Marie Samson sont issues d'un moule, et elle n’ose pas toujours détromper ceux qui la félicitent pour ses compétences en tournage. Le public attend d'être impressionné par une performance, une maîtrise, un geste virtuose. On devine aussi qu'elle refuse d'expliquer – elle n'a pas à se justifier – que la fabrication d'un moule, certes moins spectaculaire, n'est pas moins exigeante, qu'il s'agit d'un processus lent, méticuleux, exempt de toute improvisation. Le moule fige la forme de l'objet une fois pour toutes, il faut donc l'anticiper par le dessin, et plutôt deux fois qu'une, pour valider les lignes, les courbes, les proportions avant de se lancer. L'anticipation est d'autant plus nécessaire qu'un moule n'est pas utilisable immédiatement : il faut compter trois semaines pour que le plâtre sèche à cœur. Le travail de moulage nécessite une organisation rigoureuse, à l'amont de la fabrication proprement dite.
Parce que les moules sont longs et complexes à réaliser, parce qu'ils prennent aussi beaucoup de place, Marie Samson cherche maintenant à limiter leur nombre. Cette nouvelle contrainte qu'elle s'impose la pousse à imaginer de nouveaux objets par combinaison et remix de formes existantes. Elle inverse un volume, lui colle un fond, le tranche en biais, l'accouple à un autre élément, lui même découpé... Ce faisant, elle constitue jour après jour un alphabet de formes, à combiner selon des variations théoriquement infinies. Elle développe ainsi une gamme d'objets qui reste cohérente, s'émancipe du moule tout en s'y soumettant.
Marie Samson ne le formule pas ainsi, mais elle a tout du (jeune) designer qui s'auto-produit. Aujourd'hui, elle se dit avant tout céramiste mais elle avoue volontiers ne pas se reconnaître tout à fait dans ce « corps » de métier. Comment s'en étonner ? À bien des égards, elle en prend le contre-pied, elle qui aborde les objets davantage par le dessin que par la matière – bien qu'elle la laisse, semble-t-il, signer ses pièces –, par le raisonnement que par le geste.
Marie Samson cherche actuellement d'autres modalités de rencontre avec son public et de nouveaux réseaux de distribution : la consolidation d'un modèle économique rentable n'est pas chose évidente. Arrivée à une charnière dans son parcours, plusieurs directions s'offrent à elle : une voie proprement manufacturière, qui n'est pas aujourd'hui clairement assumée, mais qui permettrait d'affirmer son penchant originel pour les arts de la table ; et une voie plus artistique, plus expérimentale aussi, qui point dans certaines productions, qu'on aperçoit sur son site (notamment ici), mais qu'elle hésite à mettre en avant. Concilier les deux voies, chercher consciemment à les rendre complémentaires, est peut-être ce qui permettrait de donner un nouveau souffle à cette production sensible, mais retenue, qui bouillonne de potentialités esthétiques et techniques.
CHZ + CMY
PS : Depuis quelques jours, Marie Samson reçoit dans son nouvel atelier. Allez-y ! Il y a de quoi garnir joliment les souliers sous le sapin. Plus de détails ci-dessous et sur son site.






