“Au début du xxe siècle, les images noires et sinistres de Mettray ont un immense retentissement, au point que l’on peut parler de caricatures « enténébrées », pour reprendre le mot de Chateaubriand et de Michelet. Elles sont en effet très loin des images à la ligne claire et joyeuse proposées dès 1842 par Le Magasin Pittoresque ou « fabriquées » par les dirigeants de Mettray, par le biais de gravures et de cartes postales lénifiantes. Elles donnent une vision particulièrement sombre de la vie dans la colonie agricole et pénitentiaire, ainsi que dans la « Paternelle ».
Les caricaturistes livrent une véritable guerre des images. Ils transforment le dortoir en geôles exiguës et terribles, telles qu’on se les imagine au moment de l’Inquisition. Ils métamorphosent les gardiens en épouvantables brutes. Dans quelques vignettes de L’Assiette au Beurre, signées par Radiguet, la détresse la plus noire, le rire grinçant, les scènes cauchemar desques, l’horreur tranquille s’imposent. Et si en définitive, les représentations iconographiques condamnant Mettray ne sont pas très nombreuses et ont été produites au cours d’un temps relativement bref, quelques mois à peine au début de l’année 1909, elles ont pourtant hanté et hantent encore l’imaginaire collectif qui se nourrit du sinistre spectacle des images de l’enfance enfermée, maltraitée et torturée.
La colonie de Mettray devient synonyme de bagne pour enfants. De la sorte, les dessins satiriques, souvent macabres, symbolisent la révolte contre l’inadmissible et suscitent auprès des lecteurs, qui ne peuvent rester indifférents, frissons glacés et haut-le-cœur. Mais les images ne peuvent se comprendre sans les textes journalistiques qui les précédent, leur donnent naissance et les accompagnent. Le Matin optera pour une manchette sensationnelle et parlera de « Bagne Clérical»
Dès le 23 janvier 1909, La Dépêche, qui se présente comme le seul journal quotidien à grand tirage de Tours et de sa région, titre à la Une : « Le scandale de Mettray ». La formule va régulièrement cingler la première page du quotidien, les 24, 28, 29 et 31 janvier et, les 1er, 2, 3, 4 et 7 février. Après une période d’hésitation, le scandale devient « L’affaire de Mettray». Pour la comprendre, il convient de faire un bref détour. Les faits tout d’abord. Un jeune garçon, qui était tombé amoureux d’une danseuse appartenant à la troupe des «Gibsons Girls», en représentation dans un music-hall de Marseille, est emmené par son père à Mettray.Directeur d’un institut de mécanographie, ce dernier avait décidé de « corriger » son fils et pour cela de « le conduire et de l’enfermer à Mettray ».Pendant le trajet, le jeune garçon fait une première tentative de suicide et parvient quelque temps après son arrivée à se donner la mort. Le jeune Coutard/Gontard/Gontan – l’orthographe n’est guère fixée – est retrouvé pendu dans sa cellule.
Le Journal, l’un des quatre grands journaux de la Belle Époque, né en 1892 et dont le tirage quotidien était d’un million d’exemplaires, se veut pédagogique. Dans sa livraison datée du dimanche 24 janvier, la rédaction revient sur « ce sombre fait divers ». L’article qui occupe la première page est signé Lucien Descaves. Il s’adresse directement aux lecteurs : « Vous avez pu lire », écrit-il notamment. Il explique ensuite qu’il ne faut pas confondre la Paternelle et la Colonie. Il insiste sur le fait que ce sont « les jeunes détenus [qui] regardent comme un bagne la Paternelle ». Le ton estsobre. Il ne s’agit pas de régler des comptes, mais de comprendre. Pour cela, le journaliste fait appel à la culture de son lectorat. Il mentionne, comme si tout le monde partageait les mêmes références, le roman d’Édouard Quet, En correction. Ajoutant aussitôt que si Mettray n’en est pas le modèle, le livre donne néanmoins la description d’un établissement analogue. De la sorte, il permet de s’immerger dans l’univers de l’enfermement des jeunes. L’article tourne autour d’une question : la Paternelle est-elle une prison? La réponse se veut pondérée, mais elle est sans ambiguïté aucune : « Il est bien difficile, en effet, de ne pas assimiler à une prison un établissement dont les pensionnaires enfermés jour et nuit dans une cellule sous la surveillance d’un gardien. » Quelques jours plus tard, un article qui s’étend sur plusieurs colonnes est consacré aux « mystères de la maison paternelle ».
Le trépas du malheureux s’inscrit dans un contexte particulier. Les années 1870-1900, on le sait, sont marquées par de vives critiques à l’égard des établissements de correction. La période suivante se caractériserait plutôt par le temps de la réforme, des projets de refonte globale de l’éducation correctionnelle, de l’affirmation de la protection de l’enfance, de la volonté de prendre des dispositions tutélaires, du désir de promouvoir le patronage et d’établir enfin des tribunaux pour enfants. Dans cette perspective, la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray occupe une place à part. La discipline n’aurait plus rien de paternelle et le régime militaire serait proche de celui de sinistres établissements au-delà des mers.
Une enquête sur le système des punitions est rendue publique. L’absence de véritable directeur, l’inexistence d’une vision d’ensemble, l’incapacité à traiter la question de l’enfance coupable, sont quelques-unes des logiques avancées pour expliquer la situation que d’aucuns jugent délétère : la dégradation de Mettray et la faillite d’un système. Selon Henri Gaillac, en 1889, la population était de 325 jeunes délinquants, 99 enfants du peuple en correction paternelle et 26 fils de famille à la Maison Paternelle. Cette dernière, ajoute l’auteur de l’histoire des maisons de correction, « cessera de fonctionner à la suite d’incidents graves de discipline un peu avant la guerre de 1914 et de campagne de presse dont l’Assiette au Beurre donne un exemple ». La période 1889 est une séquence particulièrement difficile comme le mentionne J. Le lièvre dans sa thèse de doctorat en droit soutenue au début des années 1920. Pour lui, les lois de 1889 et de 1898 sont responsables de la détérioration de la colonie, car désormais les enfants ont changé. Ceux qui sont accueillis sont de « véritables petits bandits » et ont connu une enfance « pervertie, contaminée, viciée ». Ce point de vue est partagé en 1909 par Le Gaulois et quelques autres périodiques.
Le suicide du jeune marseillais, à Mettray, devient une « histoire si affreusement mélancolique ». Le responsable, c’est le « régime moral », autrement dit, l’encouragement donné par la société à tout ce qui est « pervertissant », l’ « hérétisme exhalé » par les journaux, les livres, les images, les affiches. Mais, dans les comités de rédaction, une tout autre vision domine. Les enfants de la Paternelle sont bien, affirme-t-on, de pitoyables victimes. En effet, dans un siècle qui se montre de plus en plus sensible au statut de la jeunesse et qui découvre l’adolescence, le fait d’avoir bâillonné la bouche des enfants devient scandaleux. Les mots de la douleur n’ont pu être entendus puisque les lettres des enfants ont été escamotées : « Ces billets où les détenus criaient leurs souffrances, leur désespoir, leur révolte, suppliaient qu’on les arrachât à la prison, clamaient la plainte la plus émouvante que jamais prisonnier ait fait entendre dans une cellule, ces lettres ne parviennent pas à destination. » Dans ce type d’établissements, les règlements en usage voulaient que la correspondance soit lue par la direction qui filtrait et écartait la plupart des missives. Aussi ce courrier du désespoir ne recevait pas de réponse.
L’isolement forcé et la coupure avec la famille ne sont pas les seuls ingrédients du scandale qui se nourrit aussi d’une certaine proximité. En principe, il ne saurait y avoir de brassage social ou pénal. On ne mélange pas les colons avec les élèves de la Paternelle. Si le fait était avéré, le scandale gonflerait, prendrait de l’importance... Or les journaux, dont Le Siècle, exhument un discours parlementaire du député d’Indre-et-Loire René Besnard. À la chambre, dans la séance du 8 novembre 1907, l’ordre du jour comprenait la « discussion du chapitre 55 du budget de l’intérieur » (entretien des détenus). Son intervention, volontiers polémique, n’avait pas alors suscité beaucoup d’échos : « Messieurs, j’ai volontiers voté les crédits demandés par la commission du budget [...]pour remplacer toutes les colonies pénitentiaires privées par des colonies publiques. » Il soulignait qu’il existe une colonie pénitentiaire qu’il connaît bien, celle de Mettray. Lors de la même séance, il prolonge son intervention en affirmant qu’ « on y mélange sans faire de distinction de catégorie ». Or, ajoute-t-il : « Il est très dangereux de réunir et de confondre des enfants qui, en somme n’ont commis aucun délit. » Au moment où le scandale éclate, une commission de surveillance a bien visité les cellules de la « Paternelle », mais les cellules étaient vides. Aucun des membres de la commission n’a rencontré de détenus. « Si un enfant avait été séquestré arbitrairement, serait-ce sa cellule qui aurait pu se plaindre et demander justice? », s’insurge le député. D’où une sorte de pouvoir exorbitant qui consiste à faire « disparaître » un enfant, à le soustraire à tout contrôle : « la police de tous les pays pourra le rechercher partout et ailleurs, il sera à la «Paternelle» et là personne ne pourra le découvrir ». Car, écrit-on dans plusieurs périodiques, un procureur ou un juge d’instruction ne sont pas autorisés à voir les enfants de la Paternelle ou alors pour y parvenir, il faut menacer le directeur de l’inculper. La troisième composante du scandale vient de « la détention illégale ». L’expression servira de sous-titre à plusieurs périodiques qui évoquent le délit de séquestration. Le Matin affirme dans une livraison dominicale que « l’administrateur de la Paternelle reconnaît que, sur dix enfants qu’il garde, huit sont enfermés sans ordonnance ».
Le scandale n’est jamais unique. Il se présente comme un acteur qui se serait affublé de masques plus hideux les uns que les autres. Dès que l’un est ôté on en découvre un autre en dessous. Le dernier représente l’autorité paternelle. Les drames minuscules ont toujours existé. Réduits à de simples tragédies personnelles ils ont été tenus à l’écart du monde. Or le scandale de Mettray, en plaçant sur la scène publique le suicide, ébranle l’ensemble de l’institution carcérale et le pouvoir démesuré des pères sur leurs propres fils. E. Saillard, rédacteur en chef du Petit Monceau, va plus loin et dénonce ceux qui parlent « au nom de la fameuse liberté des pères de famille, si souvent invoquée pour défendre les plus mauvaises causes ». René Besnard, député d’Indre-et-Loire, reprend la parole. Il parle de mœurs d’un autre âge qui témoignent d’une mentalité barbare et propose une sorte de manifeste : « Nous trouvons et nous proclamons antisocial qu’un père ou une mère de famille puissent avoir le pouvoir d’incarcérer un enfant auquel ils ont infligé la vie et l’éducation. »
Enfin, la dernière grande composante du scandale est signalée très tôt. Il s’agit de l’impunité presque certaine des administrateurs de Mettray, ou du moins de la Paternelle. La justice n’est pas suspecte, on ne la soupçonne pas de partialité et de sympathie. Ce qui pose problème c’est la qualification même de l’incrimination. Ne vont-ils pas être inculpés, se demande une partie de la presse, de séquestration arbitraire en vertu de l’article 341 du Code pénal? De la sorte, leur cas relève de la cour d’assises. Mais peut- on les condamner aux travaux forcés comme le stipule pourtant l’article 341? En effet, les jurés ne trouveront-ils pas « la peine un peu grosse? ». Faut-il envoyer au bagne «des gens qui n’ont pas martyrisé d’enfants?» se demande La Dépêche qui se prononce en faveur d’une peine de quelques mois de prison ou une forte amende. L’Assiette au Beurre souligne que la mort d’un enfant restera impuni.
Mais il n’existe pas de demi-mesures. Les dirigeants de Mettray ne peuvent être condamnés aux travaux forcés à temps ; ils seront nécessairement acquittés et la Paternelle continuera à fonctionner dans des « conditions mystérieuses, inquiétantes et illégales ». Ce sera alors « l’illégalité consacrée légalité...ce qui serait purement immoral ». L’acquittement ajouterait du scandale au scandale. Aussi la seule solution envisageable est la fermeture de la Paternelle. Et d’ajouter « dans cette douce et voluptueuse Touraine, où le rire de Rabelais sonne encore sur le souvenir d’amours royales, il y subsiste au xxieme siècle, une Bastille pour adolescents enfermés par leurs parents! ». Et de porter l’estocade : « Ce que nous voulons, ce n’est pas seulement qu’un enfant de 16 ans ne puisse être interné à Mettray ou ailleurs sans un référé préalable du tribunal, c’est qu’il ne puisse plus être interné du tout. »”
- Frédéric Chauvaud, “Le scandale de Mettray (1909): le trait enténébré et la campagne de presse,” in ÉDUQUER ET PUNIR: La colonie agricole et pénitentiaire de Mettray (1839-1937). Edited by Sophie Chassat, Luc Forlivesi and Georges-François Pottier. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2005. pp. 175-180