Johnny, Jérusalem, Maman et Edgar Morin
Depuis mercredi 6 décembre, un peu avant 4 heures du matin, l’heure à laquelle j’entends, en fond de sommeil, Que je t’aime qui passe à la radio et me donne ainsi instantanément l’info tant redoutée, beaucoup de confusion.
Confusion car immédiatement je pense à ma mère et à son réveil dans quelques heures. C’est la première peine qui m’attrape. Faut-il que je la prévienne, comme on le fait dans les familles lorsqu’un membre disparaît, ou que je laisse la radio le faire ? Je laisse la radio le faire.
Confusion ensuite, car les rédacteurs de j :mag me demandent de faire un article. Oui, mais non. D’abord, j’ai beaucoup de difficultés avec les nécrologies. Les écrire j’entends. C’est que je suis un peu traumatisé par le fait que lorsque mon meilleur ami Missoum était entre la vie et la mort, on m’a demandé d’en écrire une. J’ai refusé, il n’était pas mort ! Mais je n’ai pas pu résister à la pression qui venait de partout, j’ai fini par la faire. Et probablement, je ne m’en suis pas encore remis.
De plus, l’une de mes collègues le fait beaucoup mieux que moi. Oui mais c’est Johnny. Elle ne peut pas le faire : elle dit Johnny Hallyday. Ça va pas jouer ! Toute la journée du mercredi, je lutte avec cet article à faire. Et puis non. Qui a besoin d’un article de plus avec toute cette déferlante ? Je préfère appeler longuement ma mère, et on parle de Johnny.
Mais la confusion ne me quitte pas. Dans la journée, j’ai essayé sur Twitter d’expliquer, à certains qui s’agaçaient de ce déferlement médiatique, quel en était le besoin au niveau collectif, quelle était la teneur de ce phénomène. En vain bien sûr. Le gentil (car les gens sont restés gentils) filet de sarcasme, je l’ai compris, mais j’aurais voulu mieux faire entendre le phénomène. Alors je l’écris ? Et puis non. Il y a Trump et Jérusalem. La colère m’envahit. Néanmoins depuis bien longtemps, ma colère est aride et ne sert à rien. Je ne m’exprime donc à peine là-dessus également. Cependant la confusion me reprend : j’entends ici et là parler de hiérarchie de l’information. Quelle belle rigolade mortifère. Depuis quand le sort de Jérusalem intéresse les médias et leur public ? Évidemment, je généralise. Des médias en parlent, des gens s’y intéressent, mais si peu. Qui sait que si un-e habitant-e de Jérusalem-Est se marie avec quelqu’un-e de Cisjordanie ou Gaza, le-la conjoint-e n’aura pas l’autorisation de s’y installer ? Que si un-e jeune veut aller étudier à l’étranger, il-elle risque de voir son statut de résident-e résilié par les autorités israélienne ? L’occupation, ce n’est pas seulement les colonies, c’est le harcèlement au quotidien et le déni des droits fondamentaux, sans parler bien sûr du droit international. Holà camarade ! Ne t’énerve pas, cela ne sert à rien, on parlait de Johnny, non ?
Oui Johnny, exact. Mais le problème c’est qu’on vient me dire : non mais sérieux, tu parles de Johnny et pas de Jérusalem ?! Oui, c’est ce que je fais. (En réalité j’ai parlé de Jérusalem, mais les gens sachant lire entre les lignes se font de plus en plus rares). D’ailleurs il y a un croisement fondateur entre Johnny et la Palestine dans ma vie. J’avais 14 ans, j’avais écouté tout l’été cette cassette de rock-blues, avec de magnifiques duos, qui m’a sauvé de l’ennui de la plage et a fini fondue sous les coups de boutoirs du soleil. Et l’automne est arrivé, avec, dans son sillage, l’horreur incarnée. Sabra et Chatila. Dans ma partie de chambre, décorée de posters d’Elvis, Johnny et autres Salut les copains, j’écris alors mon premier texte politique. Depuis je n’ai cessé de parler de la Palestine. Mais dans un vide sidéral. Il faut que je sois du côté de ceux qui sont en deuil de Johnny pour qu’on vienne m’admonester parce que je ne parle pas, ce jour, de Jérusalem. Ironie rance, quand tu nous tiens !
Donc Johnny, c’est la transmission. Comme on transmet la langue, la culture, les traditions, on m’a transmis Johnny. Johnny c’est d’abord ma mère. Elle était jeune, il était son idole comme celui de ses frères. Quelle surprise, enfant, de voir des images de sa mère, si réservée, douce, timide, coiffée et habillée à l’image de l’époque et se l’imaginer danser le twist et des rocks endiablés avec son frère. Et l’incrédulité quand, un jour, au détour d’une petite confidence sortie par inadvertance (qui a envie de raconter à un ado un peu rebelle qu’on a soi-même fait les 400 coups au risque de s’entendre renvoyer à son propre exemple ?), on apprend que sa mère et ses oncles étaient au fameux concert de Genève où la salle avait été saccagées par les fans. Maman blouson noir, c’est top ! Et puis mes propres souvenirs : ceux des 45 tours que ma mère avait amenés à Alger et qui ont bercé mon enfance et cassé les oreilles de ma petite sœur qui devait tout écouter lorsque je faisais le DJ en jonglant entre Johnny, Sylvie, Sheila et compagnie. Et mes propres concerts, tous à Lausanne, je me demande bien pourquoi, comme si, inconsciemment, il fallait laisser une distance entre les souvenirs de ma mère et les miens. Et puis mon père qui ne l’aimait pas. Enfin, c’est vite dit. Un peu jaloux plutôt. C’est ce que j’en déduis, lorsque, encore une fois par inadvertance –si les inadvertances existent dans le domaine – on apprend que cette photo dédicacée de Johnny des années 60 que Maman ne cesse de regretter d’avoir perdue lors de nos multiples déménagements n’a pas été perdue, mais détruite. À partir de là, on se rend compte que mon père aime bien Johnny, surtout quand, dans nos déplacements motorisés familiaux, entre un disque pour lui, un pour ma sœur et un pour ma mère, il entend Ma gueule et enchaîne invariablement, non avec une certaine tendresse, sur le commentaire : « le pauvre, il me fait de la peine, avec tous ses excès, t’as vu la tête qu’il a ! » . C’est vrai que mon père vieilli beau.
Et ce concert que je n’aurais jamais vécu avec ma mère. Parce qu’il était difficile d’aller aux concerts de Johnny, c’était toujours complet ; parce que ma mère privilégiait les concerts pour mon père ; parce qu’elle avait je ne sais où une petite réticence, comme une timidité à revoir l’idole de sa jeunesse. Et puis, un jour, avec ma sœur, on a cassé la cagnotte et pris deux billets sur le marché parallèle pour le Stade de Genève. Et c’est mon père qui y est allé avec elle. C’est pas grave, elle a enregistré le concert des Vieilles Canailles passé à la télévision récemment : on le regardera ensemble quand je viendrai les voir pendant les fêtes de fin d’année.
Alors c’est vrai que Johnny n’était pas exempt de tout reproche. Tout d’abord, comme dans toutes les familles, quand quelqu’un fait des choses louches ou que l’on réprouve, on ne cesse pas pour autant de l’aimer. Oui, je pardonne à Johnny ce que je ne pardonne pas à d’autres. Petite parenthèse au passage : Johnny n’était pas un homme politique et à ce titre pas besoin d’être exemplaire – parenthèse fermée.
Donc, voilà, je ne l’ai pas écrit cet article, ce que j’avais à en dire n’aurait fait que s’ajouter à la file de témoignages de ces innombrables familles et individus dont l’histoire est parsemée d’un peu de Johnny.
Et pour finir, pour dire vrai, la confusion n’en est bien évidemment pas une. La confusion a été le système de défense immédiat pour me laisser le temps de digérer cette première phase d’angoisse qui autrement m’aurait totalement saisi, comme à la fin de l’année dernière je l’ai été à la mort de Carrie Fisher. Celle de savoir cette insupportable finitude de ceux que l’on aime inconditionnellement depuis la nuit de notre propre temps.
PS. Pour ceux qui sont vraiment intéressés par la Palestine, Edgar Morin, le sociologue créateur du terme yéyé et qui a analysé cette génération dont Johnny était le fer de lance, est de bonne lecture sur le sujet.