Connectopia - I - L’Eveil
- Grand-père, grand-père, m’entends-tu ?
- Oui Keith. La ligne grésillait, la connexion était mauvaise.
- Je suis en Mannheim, la Zone Libre 3, j’ai besoin d’aide, je suis poursuivi.
- Pars en Asgard. Coordonnée 04.12.19.89, sécurise la zone, ce sera long et douloureux, excuse….
La ligne coupa, brusquement. Keith fit quelques kilomètres pour trouver une meilleure connexion et entra les coordonnées sur son IHN. Ce n’est que trois jours plus tard où il se réveilla dans un lieu inconnu. Le corps encore tout endolori par le transfert. Ce monde ne doit pas être bien relié au réseau, pensa-t-il. Un transfert aussi long était une épreuve psychologique forte. Il pouvait se rappeler distinctement son corps se désintégrer petit à petit au cours de ces 72h. Il avait eu l’impression de mourir, sans cesse, durant cette période et décida de s’assoir le temps de se remettre. A Connectopia, le transfert durait au maximum une milliseconde et était indolore. D’un Paris complètement dévasté par les eaux, Asgard ressemblait à un Paradis terrestre. Un magnifique ciel bleu le surplombait, lui qui était assis sur une souche d’un vieil arbre dans une belle forêt primaire. Au loin, il apercevait des constructions blanches et dorées, en forme de dôme. Ce paysage lui rappelait des souvenirs. Un déjà-vu l’envahi. Pourtant, il n’avait jamais rien vu de tel à Connectopia, ni même lors de sa vie d’Humain. Ce n’est que quelques instants plus tard qu’il se rappelait. Asgard, mais évidemment, se criait-il intérieurement ! C’est le monde décrit dans les romans de Grand-père. Quel romantique pensa-t-il. Ce livre écrit il y a plus de cent ans n’était que l’ébauche d’un amour de jeunesse déchu qu’il avait fini par terminer et réaliser par son écriture.
Keith se leva. Il devait sécuriser la Zone. Grand-père savait que je connaitrai les lieux en arrivant ici. Tour de contrôle, Nord-Est de la Cité, c’est là où Anaëlle, l’opératrice chargée de la Sécurité du Royaume gérait les défenses dans son roman. Je dois probablement être dans la forêt d’Yggdrasil, au sud. Boussole en main, il se mit en route.
Les dernières semaines furent éprouvantes. Keith était un ingénieur haut placé à Connectopia, cependant il devint fugitif le jour où il comprit que ce monde n’était pas fait pour sauver l’Humanité, mais au contraire, la contrôler encore plus. Les gouvernements avaient lancé il y a cinquante ans un vaste programme de numérisation de la population. Les ordinateurs quantiques avaient permis l’émergence d’un monde persistant virtuel aussi vrai que pouvait l’être l’expérience humaine. Tous les citoyens des pays développés furent incité à se faire virtualiser -au sacrifice de leur enveloppe charnelle- afin de rejoindre Connectopia, ce monde Utopique où la faim, le chômage, les maladies ou encore la pauvreté n’existaient pas. En moins de quarante année, la population de la France chuta de quatre vingt neuf million à moins de 5 million. La communication permanente entre les humains et les Avatars numériques a facilité le programme : les gouvernements choisissant les Avatars à interviewer -ceux autorisé à parler au monde réel- qui forcément, vantaient les mérites de ce monde nouveau. Le processus de réchauffement climatique n’a en vérité pas augmenté la température de la Terre, c’est l’inverse qui s’est produit. Les terres sont devenues aussi froides et stérile sque l’Antarctique et la pollution des sols occasionnés par les industries pharmacologiques et informatiques a détruit ce qu’il restait d’espoir à l’Humanité en terme alimentaire. Connectopia offrait une alternative à cette vie de misère. Ici, tout est informatique, donc tout est à porté. Il suffisat de coder un objet et il apparaîssait. Une fois qu’une chose a existé une fois, il suffit de la dupliquer, cela ne nécessite qu’un temps de calcul quantique. Offert gracieusement par la CC Corporation qui avait mis au point ce monde. Ce que nous ignorions alors, c’est que ces ordinateurs quantiques n’existait pas : cette entreprise utilisait les capacités cognitives de millions d’être humains des pays pauvres mis en stase cryogénique. Nous étions les ordinateurs faisant fonctionner ce monde. Mis en esclavage pour permettre à ce mensonge de perdurer en échange d’une illusion d’une vie rêvée, sans manques ni douleurs. Depuis ce jour, Keith ne pouvait se retirer cette image de la tête : des fermes de dizaines d’étages où les corps inanimés de ces pauvres gens étaient alignés. Pour permettre la genèse de ce monde, il fallait un humain cryogénisé pour permettre la vie d’un autre humain dans Connectopia. Il su alors qu’il y avait un espoir de sortir, son corps existait encore, dehors, quelque pars. Il voulait redevenir humain.
En arrivant à la Tour de Contrôle, il s’aperçut que cette Zone était excessivement figée. Grand-père a toujours aimé faire de jolies choses, mais jamais il ne s’est jamais intéressé à ce qu’elles soient fonctionnelles, se murmura-t-il. Ton Asgard est joli mais c’est une coquille vide ! s’exclama-t-il à haute voix. A nous de lui donner vie, réponda une voix lointaine. Keith n’était pas seul et il vit s’approcher une jeune demoiselle. Blonde, cheveux longs, yeux bleus. Le portrait d’Anaëlle tout craché. Es-tu humaine ? Questionna-t-il. La question se posait après tout. La jeune fille rit au éclat! Bien sûr que je suis humaine ! Tu as au moins hérité du sens de l’Humour de ton grand-père, s’exclama-t-elle. Je suis Alth, enchanté. Keith était un peu embarrassé. Mais à Connectopia, on ne pouvait être certain de rien. Tout le monde n’était pas un humain, certains sont nés comme créature numérique. Il s’excusa en bafouillant comme un enfant ayant fait une bêtise et demanda ce qu’il devait faire. Alth lui expliqua qu’Asgard était une Zone intégralement construite par son grand-père, utilisant un réseau de communication pirate. A l’abris de la surveillance des gouvernements. Cela expliquait les trois jours que cela avait pris pour le transfert. Cependant, cette Zone n’est pas finie, elle est en sécurité car cachée, mais si elle venait à être découverte, le gouvernement pourrait la pirater et effacer toutes ses données. Comprends-tu bien ? On pourrait se faire effacer et mourir ici, Keith. Et tu es le seul ici à posséder de telles compétences. Alth lui désigna une console pour qu’il se mette au travail.
Dis-moi, demoiselle, on est donc ici dans une création de grand-père ? Il a codé les infusions à la menthe ? Dans ce monde, il n’était pas requis de devoir manger ou boire pour survivre. En revanche, cela était devenu un luxe pour les riches qui désiraient expérimenter leurs cinq sens. Certes, il n’y avait plus de famine, mais il n’y avait plus également le plaisir d’un bon repas, ou d’une bonne infusion. N’ayant pas touché de nourriture pendant des semaines, Keith aurait bien bu quelque chose avant de mettre au travail. Alth, sourit : une tasse se manifesta à côté de la console. Asgard répond à la pensée, pour tout ce qui est déjà codé en lui. Pense à brancher ton IHN à la console pour charger les paramètres de ce monde dans ton esprit et pouvoir mieux le contrôler. Keith acquiesça. Bien sûr qu’il allait le faire, ce n’était pas un débutant, pour qui elle se prenait celle-là! Les jours passèrent où Keith sécurisa la Zone, parcelle par parcelle. Il débuta par la forêt d’Yggdrasil car c’était son lieu préféré dans le livre. C’est là où Keichi et Anaëlle finissent par s’apercevoir qu’ils se connaissent et que ce monde leur offre une seconde chance d’être ensemble, après la mort prématurée d’Anaëlle. Il continua par le lac d’Ambre qui bordait la forêt : c’est un lieu important pour la faune de ce monde. Les oiseaux viennent s’y abreuver, ainsi que les cerfs et fées. Si le gouvernement met la main sur cette Zone et la ferme, Keith voulait rester bloquer dans un Univers chouette à vivre. Il avait essayé au cours des derniers jours d’engager la discussion avec Alth, mais bien qu’elle soit jolie, elle était silencieuse et assez peu loquace. Toujours penchée sur sa console à faire des choses inconnues pour Keith. Ce n’est qu’un matin, plus de trois semaines après être arrivé à Asgard qu’elle lui adressa à nouveau la parole. Pas mal, lui avait-elle dit. Keith sourit, après tout, son Golem avait repoussé une tentative d’intrusion sans problème. Tu vois, je ne suis pas aussi nul que tu peux le penser, taquina-t-il. Tu as tout de même fait la même erreur que ton grand-père : renier ta vie car tu as été incapable de faire un deuil. Le talent ne rend pas heureux, ne te réjouit pas trop d’en posséder. Keith ne su quoi répondre et se replongea dans sa console. A l’aube du trentième jour, il avait rétabli les communications avec le monde réel et contacta son grand-père.
- Distinctement, comment vas-tu, le voyage n’a pas été trop éprouvant ?
- Ta connexion est vraiment archaïque, tu sais. 72h de désintégration-réintégration, c’est douloureux! Mais tu as bien travaillé, c’est une chouette création cette Zone, je n’ai rien vu d’aussi poétique dans Connectopia.
- As-tu rencontré Alth ? Elle a du te rappeler quelqu’un, car en vérité : c’est elle. Cela fait plus de vingt ans que l’on cherche tous les deux un moyen de la sortir de ce monde. De la ramener parmi les êtres de chair. C’est pour cela que tu es là. J’ai modernisé mon infrastructure au cours des dernières semaines, Asgard devrait-être plus performant, tu devrais pouvoir pénétrer les serveurs maîtres de Connectopia. Y trouver la clef pour libérer tous ces gens. Eveille la population à ce vaste mensonge, je ne peux rien faire de là où je suis, seul un être à l’intérieur le peut. Mais dépêche-toi, je ne pourrais pas garder cette installation secrète longtemps. Je te laisse, sinon on pourrait se faire pister.
La connexion se coupa. Décidément. Keith se retourna vers Alth. Veux-tu te promener ? Nous sommes enfermés ici en silence depuis trop longtemps, cela nous fera du bien. Elle esquissa un sourire et se leva.
Il était entré à Connectopia suite à une rupture amoureuse. La société n’avait pas vraiment préparé les gens à la déception. Si quelqu’un allait mal, on le gavait de médicaments. Mais ces antidépresseurs avaient un effet secondaire qui était caché à la population : cela détruisait le tissu social. Poussait une personne à se refermer sur elle-même et à ne pas établir de contact avec les autres. C’est à cause d’eux que la planète était devenue si individualiste et que quelques grands égos avaient réussi à s’accaparer le Monde. Pharmaceutiques, Politiques, Technologiques : les grandes puissances s’étaient entendues pour contrôler la population. Par les médicaments, les individus devenaient dociles. Les politiques avaient le pouvoir médiatique de contrôler les masses. Et la CC Corp proposait une alternative Utopique a tout cela. C’est ainsi que les Humains finissaient par abandonner leur enveloppe charnelle. Les adultes ont eu beaucoup de mal à franchir le cap, mais pour les plus jeunes qui avaient toujours grandi dans l’Univers Numérique, ce fut plus aisé. Ces jeunes accro aux univers persistant en ligne voyait en Connectopia la façon de devenir leur Avatar, d’entrer dans leurs jeux vidéos qui étaient une distraction plus agréable que la vie réelle. Ils vivaient déjà virtuellement. A passer jour et nuit pour augmenter le niveau de leur personnage virtuel, eux incapables de se battre jour et nuit pour montrer le niveau de leur propre corps. Ils avaient tous passé de nombreuses heures à apprendre à leur personnage dans le jeu à jouer de la musique, mais eux, en tant qu’être humain en était incapable. Ils n’avaient pas remarqué que l’expérience humaine est un jeu vidéo. Il n’y a pas de but si ce n’est celui de s’améliorer jour après jour. Au moins, dans Connectopia, ce n’était pas un Avatar mais eux-même qu’ils faisaient évoluer, le réalité avait rejoint la fiction.
Keith appris au cours de sa ballade avec Alth qu’elle était entré dans Connectopia pour fuir son univers social. Elle n’avait jamais réussi à se défaire de ses amis, toujours ancrés dans la distraction et l’envie d’un bonheur immédiat et éphémère alors qu’elle désirait construire quelque chose de plus grand, de solide et durable. Elle aussi fut brisée par ces Humains endoctrinés par la société consumériste. Ici, elle pensait pouvoir construire une Zone qui la ressemblait et prendre soin de toutes ces âmes brisées. Ce n’est qu’une fois l’irréparable franchi -après avoir donné son corps et esprit à la CC Corp- qu’elle s’aperçut du mensonge. Connectopia n’avait rien d’une Utopie : c’était simplement une cage pour contenir la population et exploiter chaque personne différemment. Le système à l’intérieur était le même qu’à l’extérieur. Il n’y avait plus de famine ou de maladies : mais toujours une classe dirigeante détenait le pouvoir et encadrait ce qu’avait le droit de faire chaque individu. Il fallait travailler pour générer des cycles processeurs, pièce fondamentale à la création de toute chose ici. L’Humain passait encore sa vie à produire des ressources, pour n’en obtenir qu’une infime partie, la plus grosse part du gâteau revenant encore à une élite qui a créé les règles de ce monde, tout comme les politiciens avaient créé les règles du monde Humain, il y a plusieurs siècles de cela. Il visait à l’enrichissement d’une caste en laissant suffisamment de liberté à l’autre part de la population pour qu’elle se sente libre. Mais là où l’argent tenait en esclavage les gens à l’extérieur, ici, il n’était que remplacé par les cycles processeurs.
C’est alors que Alth décida de contacter Kiel, le grand-père de Keith. Ils avaient été amant à l’époque, mais elle était partie car sa vie à ses côtés ne lui convenait plus. Kiel ne s’était jamais remis de cette séparation et avait décidé de tout plaquer de son ancienne vie pour tenter d’oublier. Bien qu’ils n’aient eu aucun contact pendant plus de quarante années, Alth avait pris des nouvelles, discrètement de lui, le suivant. Elle savait qu’il était devenu un pilier de la résistance côté Humain et avait demandé son aide. Ainsi vit le jour Asgard, dix ans avant l’arrivée de Keith dans Connectopia. A présent, elle n’aspirait qu’à le retrouver, à l’extérieur. A l’intérieur, les gens ne vieillissaient pas, mais Kiel lui, vieillissait encore. La médecine régénérative avait permis de remplacer la majorité de ses organes il y a quelques décennies : mais à présent, elle n’existait plus. La majorité des humains étant devenus numériques, la recherche scientifique humaine avait cessé. Approchant de ses 130 ans, Alth savait que Kiel ne vivrait plus longtemps encore. C’est pour cela qu’elle pressait son hôte. Il ne restait plus beaucoup de temps. Sans Kiel, elle et lui seraient voué à une mort certaine dans Asgard qui ne serait plus entretenu et finirai par s’éteindre. Sans eux, Connectopia vivrait encore longtemps, exploitant les humains pour faire tourner ce monde. Elle ne voulais pas, il fallait se battre. Deux personnes est peu, mais la résistance de Connectopia grandira, elle en était certaine.