Des livres qui ne sont pas des livres
Par Hélidie Tartière, publié le 11 septembre 2022.
Je ne serai sans doute pas la première ni la dernière à exprimer l’étonnement ressenti durant mon passage à la Fondation Fiminco, à l’occasion de la 7e édition du MAD - Multiple Art Days. Je me suis trouvée tantôt inspirée, tantôt perplexe devant la variété des propositions. Le regard rivé sur les tables, je suis d’emblée partie à la recherche des nouvelles perles du monde éditorial seulement je passais un temps excessif à examiner chaque livre qui me tombait sous les yeux. J’ai dû me résoudre à changer mon objectif de visite quand il me restait la moitié du temps pour visiter quasiment l’entièreté du salon. Il fallait que je trouve un nouvel angle d’attaque, mais lequel ?
Boulard Nicolas, Perpetual Cheese - Valencay, 2016, 10x8x8 cm, plâtre.
Il y avait sur les tables à boire et à manger, mais tout n’était pas forcément à mon goût. J’ai par exemple vécu une première déception à l'étape du fromage, car l’un des convives, Nicolas Boulard, s'était donné l’absurde idée de faire son Valençay en plâtre. Trompée et frustrée par une telle fourberie, je me tourne alors vers Christian Lebrat de chez PARIS EXPÉRIMENTAL, dans l’espoir de trouver quelqu’un d’un peu plus honnête et sérieux. Erreur ! Je me retrouve une nouvelle fois coupée dans mon élan face à un livre muselé par du scotch en long et en large.
Comprenez bien mon incompréhension à ce stade de la visite : j’avais enfin en tête l’idée de saisir les enjeux de l’édition contemporaine de livres d’art. Mais voilà que l’on me présente un livre qui s’autocensure, avec un éditeur qui nous interdit toute tentative de consultation. Je n’ai rien contre les livres d’art qui, au-delà de leurs contenus, ajoutent par leur forme un tout nouveau discours. Mais en tant que lectrice, je demande simplement à avoir accès à toutes les parties d’un livre, même si cela peut l’abîmer. Jusqu’à preuve du contraire, je n’appellerai pas cet objet un livre.
Ma conversation avec Megan O’Connell me rassura davantage. Ma courte expérience avec les presses typographiques et les caractères en plomb de l’École Estienne facilita sans doute mon approche du stand, mais j'étais aussi attirée par la qualité des papiers qu’elle mettait en scène. Artiste, typographe, designer et pédagogue, Megan O’Connell exerce depuis une dizaine d'années sous le nom de Salt & Cedar, grâce à du matériel de presse qu’elle a racheté à l’un de ses professeurs parti à la retraite. C’est progressivement par son attitude envers mes camarades de classe et moi que j’ai trouvé raison de rester quelques minutes de plus. Face à notre petit groupe de 3-4 étudiantes, elle a pris plaisir à partager avec nous son parcours, ses collaborations et sa manière de sélectionner les textes à imprimer. Je trouvais sa méthode de travail plus instinctive, plus naturelle que celles décrites par d’autres exposants. J’ai finalement trouvé que ce qui rendait son travail séduisant, c’était non pas la simple présence d’imprimés sur la table, mais plutôt l’accentuation de son savoir-faire par une forme de storytelling oral.
Il est indéniable que des salons comme celui-ci présentent d’excellentes opportunités pour renouveler ses références. On observait à la fois une riche diversité dans les sujets traités et une générosité, une originalité dans les recherches graphiques. Ai-je finalement pu saisir les enjeux de la pratique éditoriale dans le secteur de l’art ? Non, car je n’ai pas encore une vision assez définie de la chaîne de production et de distribution des objets qui nous étaient présentés. J’ai cependant incorporé le fait que le salon est surtout une passerelle qui relie directement les éditeurs avec le reste du monde ; c’est-à-dire d’autres professionnels ou amateurs d'œuvres imprimées. J’avais conscience de l’aspect social et commercial que le salon pouvait posséder, mais les brefs entretiens que j’ai eu avec quelques exposants, comme Megan O'Connell, m'ont servi de piqûre de rappel sur la manière dont on communique son travail, ou la façon de le mettre en avant auprès de potentiels acheteurs ou collaborateurs.
Satisfaite de ma visite, je suis rentrée en faisant un détour au supermarché, rayon fromage, pour apaiser un estomac encore contrarié par Nicolas Boulard et son Cheese Museum.