Un peu d’auto-discipline.

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Un peu d’auto-discipline.
[Cadavre exquis] Dialoguons
[Nadja]
Extérieur-Jour - Quelque part en Chine ROGER (3mois), un pangolin joyeux et charismatique, pourchasse JOSIANE, la fourmi qu’il vise comme dîner. Au loin, quelques humains discutent dans leur borborygme incompréhensible habituel. Pour l’instant, ils sont trop loin pour que Roger s’en inquiète. Alors que Roger a presque atteint Josiane, il est arrêté dans sa course par JEAN-PIERRE (3,4mois), un pangolin voisin, un peu lourd. Roger soupire. Jean-Pierre a un sourire réjoui de commère.
JEAN-PIERRE : T’as entendu la dernière ?
[ Jimmy]
LA FOURMI : Attendez!
Le son déraille. La fourmi a la voix d’un homme.
LA FOURMI : Le pangolin s’appelle Roger?!
ROGER (face caméra): Ben oui…
MATCH CUT TO:
Intérieur-Jour - Quelque part en France
REGIS : C’est le prénom de mon grand-père…
REGIS, 30 ans, une tronche de comptable que t’as trop envie de baffer.
LE PRODUCTEUR : Désolé… j’y crois pas!
LE PRODUCTEUR, 40 ans, un air trop cool de mec qui soigne son style avec sa coupe de footballeur trop swagg et sa barbe brossée au poil de yak. Il a la même voix que la fourmi.
LE PRODUCTEUR : Un Pangolin … (il grimace) c’est anxiogène....
REGIS : …
LE PRODUCTEUR : un chat, c’est mieux!
REGIS : …Oui mais dans mon histoire, faut que ce soit un pan(golin)...
LE PRODUCTEUR (sec) : Tu veux m’apprendre mon métier?
Regis n’ose pas répondre.
LE PRODUCTEUR : Les gens adorent les chats! Ton Pangolin, c’est un chat, maintenant! Allez reprends!
[À vous pour la suite !]
EXTÉRIEUR/JOUR Nadja Anane
Écrire “Extérieur/Jour”, et se rappeler l’insouciance avec laquelle nous avions jusqu’à présent utilisé ces jolis mots.
Prendre son stylo, et tirer un trait. Barrer l’extérieur, garder l’intérieur. Cloisonné dans ses murs de papiers, le scénariste ne connaissait que 4 états. Il vient d’en perdre deux. Restent l’intérieur jour, l’intérieur nuit, l’intérieur toujours - ou jusqu'à nouvel ordre.
Tirer un trait, et s’y accrocher. Tirer un trait, parce qu’on ne sait rien faire d’autre. Jouer au funambule sur notre trait, chercher l’équilibre là où le manque de sens pourrait nous faire tomber. Tirer un trait sur nos habitudes, notre confort, le monde tel qu’il était.
À quoi servent les auteurs quand le réel frappe à la porte ? Que le stylo paraît faible comparé au scalpel. Que nos mondes imaginaires, nos marionnettes et nos récits, nous paraissent lointains quand les données sont chamboulées. Il est si facile de s’habituer à être démiurge dans notre monde de lettres et d’espaces qu’on en oublie presque qu’on est pions nous mêmes.
Aller à la ligne, et décrire l’antre du personnage.
Utiliser l’italique, faire pencher notre lecteur. Le bousculer, un peu, le tirailler, le trainer, essayer de le retenir, l’obliger à lire. Essayer de le faire entrer dans ce lieu étrange où le visible n’est qu’une ancre, une porte d’entrée. Décrire des tasses amoncelées, des biscuits éparpillés, laisser entre les espaces le lecteur imaginer que derrière les post-its se cachent des navires, derrière les miettes se cachent des paysages et des épopées.
Attraper le personnage. Le décrire. Le nommer, en majuscule : il est Scénariste. Mettre son âge entre parenthèses, ne pas le détacher de ce détail qui lui colle à la peau. Le scénariste est parfois cette bête étrange qui cherche dans les traumatismes la nourriture à sa créativité, qui veut à tout prix se nourrir et transformer, quitte à parfois vampiriser. Le scénariste est aussi cet autre animal qui tourne le dos au réel comme s’il avait la capacité de voler ailleurs, de se réfugier dans une histoire qui n’est pas la sienne. Le scénariste se fait parfois loupe, parfois oracle, parfois porte-voix, parfois clown. Quand il est oracle il anticipe, il science-fictionne, il se téléporte dans un de nos futurs possibles mais frissonne quand il a touché juste. Quand il est loupe, il recherche, il se fait la voix du réel, il veut viser juste - et ne s’attend pas à être visé en retour. Quand il est porte-voix, il se sent utile, pour une fois, il se nourrit des autres, il devient les autres. Et quand il est clown… Ah, quand il est clown, il hoche gentiment la tête face à ceux qui oublient de le considérer, et attend sagement son heure. Celle où ceux qui sont au premier plan des conflits - les rééls, pas les narratifs - l’appellent et l’acclament pour profiter près de lui d’un instant de répit.
Lui donner une action. C’est souvent la même : chasseur d’idées timides ou de vérités cachées, il avance dans les ténèbres, son stylo comme seule lampe de poche. Il absorbe tout et tente de démêler. Il tombe dans son récit, il oublie, il s’absorbe, il oublie, encore, à nouveau, les frontières du réel. Mais pardonnons au scénariste : son plus cher désir est de nous entraîner avec lui dans le monde qu’il tente de créer. Il soigne la déco, il fait la poussière, il voudrait qu’on s’y sente bien - ou qu’on s’y sente mal, qu’on y rit ou qu’on y pleure. Qu’importe, tant que c’est selon son bon plaisir. Le scénariste est peut-être un anti-héros.
Aller à la ligne, le faire dialoguer. Mais avec qui ? Et comment dialoguer masqué ? Aujourd’hui, le scénariste est bloqué. Toute sa vie, il a parlé. Parfois, il a été écouté. Aujourd’hui, de lui-même, il se tait. Il ne sait plus s’il est un personnage important dans l’autre monde - pas celui qu’il crée, celui qui est plus grand que lui. Il est abattu par un antagoniste : monsieur Utilité. Pourtant, qui est mieux placé que le scénariste pour inventer la suite ? Oser créer. Écrire une lettre, et puis une autre. Voir où ça mène. Après tout, c’est tout ce qu’il sait faire. Et le monde en a cruellement besoin. C’est finalement, peut-être, ici qu’il sera enfin utile.
Créer un incident déclencheur. Enfermer le scénariste pendant quelques semaines. Le faire relativiser. Et voir ce qu’il en sort. Puisqu’il n’est rien de plus désirable que l’interdit, le scénariste déploie enfin son dos courbé, se tourne vers la fenêtre, et se demande s’il a loupé quelque chose pendant tout ce temps où il était concentré sur sa feuille. Aller à la ligne, et écrire une nouvelle séquence. Commencer, humblement, par “Intérieur / Jour”. En attendant que l’Extérieur soit à nouveau autorisé.