« “… Et pourtant, je saurais si largement aimer !…”
La voix de Lorély traînait un regret incommensurable.
“J’aimerais avec foi et avec simplicité. Je m’anéantirais tout entière dans cet amour. Je ne serais plus artificielle ni bizarre ; je serais pareille à toutes les femmes, aux femmes les plus humbles et les plus lamentables, moi qui suis hautaine et joyeuse, et qui me joue de l’amour des autres. Je ne connaîtrais plus l’ennui de ne point souffrir. J’hésiterais, je craindrais tout, moi qui ne connais ni le doute ni l’effroi ; je serais faible, moi qui ai toujours ployé la volonté des autres sous mon plus futile caprice. Et je serais reconnaissante d’une inoubliable gratitude à celle qui me ferait aimer !”
Sa détresse m’emportait, me noyait dans un flot d’amertume.
“Mais je crains de n’aimer jamais,” reprit-elle. “Les êtres m’irritent et me déçoivent tout ensemble. Ils ne me laissent point l’illusion nécessaire à l’amour.”
Elle se prit à sangloter très bas, comme celles qui n’espèrent plus.
“Je n’aimerai jamais,” pleura-t-elle. Et, me regardant à travers ses larmes : “Que je t’envie, toi qui souffres par l’amour !…”
La clarté baissait. Les larmes de Lorély brillaient dans le crépuscule…
“Lorély,” implorai-je en m’agenouillant auprès d’elle, “laisse-moi m’efforcer de te consoler.”
Très douce, elle me repoussa.
“Non. Il faut me laisser seule, vois-tu. J’ai besoin de silence pour apprendre à me résigner.”
J’obéis, et, le cœur très lourd, je la quittai. Je pris le sentier morne qui mène à un ancien calvaire. »
— Renée Vivien, Une Femme m’apparut, 1905 (Nouvelle édition)