Quelles sont les dernières innovations dans les processus de fabrication? _ Table Ronde - Salon Avantex, 08.02.2017
J’ai pris comme grille de lecture, mon travail de création/recherche, pour répondre à cette question, à l’occasion de la table ronde du salon professionnel Avantex-Messe Frankfurt, dédié à la mode & haute technologie, à laquelle j’étais invitée, mercredi 8 février 2017, aux côtés de Donald Potard, Président du département Fashion Design au Paris College of Art, d’Alice Gras, Co-créatrice de La Fashiontech, Florence Bost, Designer textile, Pierre Letz, Président de la Fédération Française de la création couture sur mesure, Mirja Kreuziger, Ingénieur Textile, Niederrhein, Université de Sciences Appliquées et animée par Gilles Muller, R3ILab. En effet, designer/geek et nourrie par l’héritage des travaux d’aiguille old school de mes grands-mères, j’entame en 2011 ce travail de création, que je nomme « artisanat numérique », avec l’envie de travailler sur l’hybridation des techniques, de créer une pièce intergénérationnelle en matérialisant le langage binaire d’un Qr code par des techniques d’ennoblissement textile (broderie, canevas, tissage etc…). Derrière ce concept, il y a l’ambition de créer des pièces uniques, de questionner le sens, en contournant les usages répandus des NTIC pour encapsuler une œuvre d’art et de renouer avec un geste lent en rupture avec l’accélération temporelle de l’époque. Parce que je crois profondément que les travaux de créateurs-chercheur peuvent donner des pistes de réflexion sur le sujet et que leurs approches doivent être davantage prises en compte, en amont des processus de fabrication.
L’hybridation des savoir-faire traditionnels et de la technologie est pour moi la clé des innovations de demain. Car, face aux questions et enjeux sur la robotisation, l’intelligence de la main est devenue plus que nécessaire. Cela fait écho à notre époque. Après la frénésie technophile des années 2000, nous rééquilibrons naturellement les choses et redonnons de l’intérêt au savoir-faire manuel. Faut il y voir les prémices d’un instinct de survie ? J’ai l’exemple en tête, d’une usine de filature en France, visitée l’an dernier, qui pour répondre à une demande spéciale concernant un projet de fil recyclé, a développé une solution en propre, à mi-chemin entre automatisation high tech et bidouillage manuel.
Je m’intéresse depuis longtemps aux détournements, aux mouvements alternatifs et j’ai vu la montée en puissance des techniques issues de hackerspace contaminer désormais, des milieux plus académiques et traditionnels. Les métiers d’art ancestraux se frottent aux nouvelles technologies : marqueterie et découpe laser, mode/bijouterie et imprimante 3D. D’ailleurs certains l’ont déjà bien compris en créant des fablabs en interne, comme Leroy Merlin et son Techshop. Pourquoi ? Parce que les mouvements underground, les hackers, les créateurs-chercheurs, ont une capacité d’audace, d’expérimentation, de non retour sur investissement immédiat et de faire, que les grands groupes n’ont pas. Je me demande d’ailleurs parfois, dans quelle mesure, nous ne sommes pas la R&D externalisée de ces groupes via nos publications sur Instagram & Facebook. Il n’y a qu’à observer les collaborations qui se multiplient entre jeune création et grands groupes (La Redoute, Monoprix) ou encore l’exemple du collectif Vêtements, qui oriente de plus en plus son cœur de métier vers de la collab pour insuffler un supplément de créativité aux marques installées (Champion, Canada Goose, etc…) prenant ainsi la forme d’un bureau de style satellite. Donc, pour synthétiser : l’underground, plus qu’avant irrigue le mainstream.
J’observe aussi un phénomène grandissant : les réseaux sociaux sont devenus des donneurs d’ordre de production et font la pluie et le beau temps des carnets de commande. Avec la consécration du pouvoir des bloggeuses et des influenceurs, la production s’organise de plus en plus, en fonction du nombre de likes et de followers. Instagram et facebook font sauter les maillons de la chaine textile. Désormais, les influenceurs ont, avec leur double casquette de styliste/ DO, inversé la dynamique du processus décisionnel et ceci pour le plus grand plaisir des marques, qui même avant de lancer la production savent qu’elles seront en rupture de stock. Preuve en est, les collaborations de marques avec des bloggeuses, qui sont sold out, deux heures après la publication d’un post sur leurs comptes.
La deuxième tendance qui m’interpelle et qui découle de ce premier point, c’est la question du sens. Pour paraphraser l’ami Rabelais: “innovation sans conscience n’est que ruine de l’âme”. L’innovation dans les processus de fabrication est de plus en plus indissociable des questions de traçabilité, de transparence et de développement durable des modes de production, avec l’économie circulaire en figure de proue. Je travaille avec acharnement depuis 3 ans à l’émergence d’une filière d’Upcycling autour de la valorisation d’un déchet textile. J’ai vu l’intérêt sur cette question grandir de mois en mois et le flux d’alertes sur ces mots-clés remplir ma boite mail. Le plus bel exemple pour moi dans ce sens est le jean 100% compostable de la marque Freitag, qui boucle la boucle en repensant complètement son mode de production depuis la conception de la matière première et également la marque Wolford sur le même créneau qui vient de développer un collant compostable, également. Certains ont compris que nous n’aurons pas d’autres choix que de re-configurer le système et les logiciels qui vont avec. Pour d’autres, ce n’est pas encore à l’ordre du jour. J’ai entendu encore récemment, un responsable d’une usine de fabrication me dire que :”le Green comme le Made in France, ne sont que des tendances. » Alors, dans ce genre de situation je me plais pour les convaincre à les projeter dans des scenarii catastrophes pour leurs DAF, où les fabricants n’ayant pas pris les devants seraient prochainement taxés pour crime contre l’environnement. Car, la R&D est chronophage et nécessite des investissements lourds, essentiellement sur la faisabilité d’ailleurs. Elle n’est donc, selon les logiques de fabrication traditionnelle qui pensent buisness à court terme, pas assez rentable. En dépit des campagnes en 4x3 prônant l’innovation et l’économie circulaire que vous voyez maintenant un peu partout, en coulisse, rares sont les firmes qui y vont vraiment. En réalité un trop grand nombre ne font encore que du green washing. Un indice pour les détecter: plus ils en parlent moins c’est vrai.
Le rapport au temps est aussi central dans la question qui nous intéresse. Combien de temps les industriels sont-ils prêts à investir pour réellement innover ? Car, pour innover, il faut tester, rater, développer des scenarii, vérifier des hypothèses. Ce temps incompressible est pourtant celui qui sauvera nos industries. Souvent on me renvoie encore à des approches de pur buisness, de ROI (Return on Investment) qui me paraissent “has been”. Car, le retour sur investissement devrait à mon sens, à l’aube de 2020 et de la raréfaction des ressources et des matières premières, être potentiellement réévalué à la lumière de la valorisation pécuniaire du bénéfice environnemental.
Les innovations majeures à venir reposent, là dessus : se remettre en question, repenser nos modes traditionnels de fonctionnement et de faire, parce que nous n’avons pas trop le choix en somme.
Face au monde de la Fast Fashion globalisée et du Mass market, la troisième innovation que je vois venir c’est la tendance de la personnalisation, de la différenciation, du sur mesure. Tout le monde en a de plus en plus marre de voir le même imprimé ananas, flamand rose, sur son voisin. L’industrie automobile haut de gamme/luxe l’a compris, depuis près de 20 ans (Audi, Maserati). Certainement, parce que l’aspect sériel et la standardisation sont plus voyants encore, dans cette industrie, que dans d’autres. Alors, la grande distribution textile s’essaie à ce nouveau marché et lance des concepts différenciant. Je pense à la marque Pimkie qui proposait pour une opération commerciale de customiser un bonnet en brodant à la main le prénom de la cliente ou encore au concept Bouton noir par Auchan, qui offre du sur mesure abordable, grâce à une prise de mesure en cabine body scan, permettant de créer une chemise ou un pantalon sur mesure, selon une gamme ciblée de modèles et d’échantillons de matières.
Il est à noter que ce dernier projet a vu le jour, sous l’impulsion d’une initiative d’intrapreneuriat portée par une de leur caissière. Il faut rompre avec le cloisonnement des métiers et favoriser les écosystèmes collaboratifs et l’intelligence collective, intégrer des ressources externes pour dynamiser l’innovation. Pour innover en terme de fonctionnement, il est nécessaire de mettre sur le même plan, autour de la table et en amont de la fabrication tous les acteurs du processus. Car, c’est comme cela qu’on trouve les solutions. Un ingénieur peut apporter des éclairages sur des options de débouchés pour la mise en marché et un designer peut réfléchir à des solutions techniques en amont par sa connaissance de la transformation de matière. Pour résumer : il faut encourager concrètement la transversalité des talents, mutualiser les ressources humaines et couper court aux nomenclatures datées.
Je conclurai, par un manifeste pour l’émergence du statut de créateur-chercheur. A mon sens les créateurs-chercheurs ont une place indiscutable dans le décryptage et le développement des innovations de demain, parce qu’ils apportent des visions, testent des prototypes, essaient, ratent, recommencent et qu’il nous faut sauvegarder ce patrimoine intellectuel à haute plus value créative. Trop souvent catégorisés comme des rêveurs peu en phase avec les réalités, nous sommes en fait des leviers de croissance économique en devenir. J’en place une pour l’Herbe rouge d’Arielle Levy et son équipe, qui ont fait un travail admirable, durant de longues années notamment par leurs expérimentations autour des teintures végétales et qui ont dû récemment arrêter l’aventure, car les freins sont nombreux quand on est pionnier. Je souhaite voir se mettre en place de réels moyens financiers, politiques et juridiques (dans le tourbillon de la révolution numérique à l’échelle mondiale, l’enveloppe Soleau et les dessins&modèles sont des protections bien fragiles pour nos idées. Il n’y a que le brevet qui paie en terme de PI) pour défendre ces approches de laboratoire à mi-chemin entre la recherche et la création, afin de pérenniser le biotope de l’industrie textile. La géante baleine sans le microscopique plancton est condamnée à disparaitre. Pensez-y et prenez au sérieux les discours des créateurs-chercheur, des marginaux, des faiseurs et pas des followers. Car, les avant-gardes utopistes préfigurent bien souvent les progrès de demain.
















