Dans certains pays, la qualité de l’œuf se mesure à sa taille : Il se vend des œufs standards, gros ou très gros. Ailleurs, c’est la fraicheur de l’œuf qui est mise en avant : Œuf pondu hier, avant-hier ou la semaine passée. Et le plus souvent, la segmentation est basée seulement sur le nombre d’œufs par boîte.
Le rayon œuf d’un supermarché Français, c’est le paradis visité par tous les responsables marketing du monde. Si ailleurs, il n’y a que trois ou quatre catégories d’œufs ; chez nous, ce sont des dizaines de références différentes : Œufs « Bio », « Plein-air », « Label rouge », « Local », « Pondu au sol », « Sans OGM », « de pays », etc… auxquels se surajoutent les notions de « fraicheur » et de « taille ».
Bien sûr dans ce marché Français hyper segmenté par le marketing, toutes les tendances de la consommation ont été prises en compte, toutes : le local comme le bien-être animal ou le premier prix. Tous les signes « officiels » de qualité sont aussi présents : on trouve des œufs Bio et des œufs Label Rouge et quelques grandes marques tentent de résister dans un marché largement dominé par les marques de distributeurs.
Bon, rien n’a pu être oublié alors ?
Et bien si, quand même… oh, juste un détail : la qualité nourricière des œufs, et la santé de l’homme qui les mange.
C’est important ?
Sans doute, car le citoyen-consommateur n’est pas stupide et c’est le premier critère d’achat de ses œufs (et de bien d’autres produits alimentaires d’ailleurs).
Selon le CREDOC (1), en 2013, les Français classaient les risques liés à l’alimentation en deuxième risque global après les accidents de la route tandis qu’une grande majorité d’entre eux attend que leur alimentation leur permette de rester en bonne santé.
Donc logiquement, les Français achètent leurs œufs en fonction de ce qu’ils vont apporter à leur santé. Logique quand on consomme pas loin d’un œuf par jour en moyenne (2) et que l’on vit dans un vieux pays rural où l’on sait bien que…. Dre he beg e tovz a yar » (C’est par le bec que pond la poule : proverbe breton.)
Et tout aussi logiquement, ils privilégient les boîtes d’œufs où (sur le packaging) les poules mangent en plein air les différentes espèces d’herbe, les vers de terre qui passent par là, les graines variées et les épluchures que la fermière en tablier leur distribue généreusement. Et donc, ils achètent en priorité les œufs dénommés « plein-air », « label rouge » et « bio » qui promettent ce type d’alimentation des poules.
Bon, jusque-là, tout va bien !
D’ailleurs, il existe un moyen de mesurer la qualité nutritionnelle des œufs. J’ai déjà écrit pas mal de choses sur la chaîne alimentaire, l’importance connue depuis des décennies du rapport Omega 6 / Omega 3 de nos aliments, les prix Nobel de 1982, le lien entre agriculture, alimentation des animaux et santé des gens…
Puisque les Omega 3 proviennent majoritairement des brins d’herbe et des graines « disparues », puisque les Omega 6 proviennent majoritairement du maïs et du soja, il n’est pas difficile de savoir ce que mange la poule en fonction du rapport Omega 6 / Omega 3 de son œuf.
En 2010, au congrès des « Journées Françaises de Nutrition », nous avons publié un article soumis à comité de lecture où nous avions analysé le rapport Omega 6 / Omega 3 des principales catégories d’œufs proposés au consommateur avec une suggestion de qualité nutritionnelle liée à ce que mangent les poules (3).
De façon surprenante, on peut y lire que lorsque les œufs plein air « Bleu-Blanc-Cœur » affichent un ratio Omega 6 / Omega 3 « logique » de 5, les valeurs de ce ratio sont de 23 pour les œufs « Label Rouge », 26 pour les œufs « Plein air », et 30 pour les œufs « Bio » (dans leurs versions « non Bleu-Blanc-Cœur » pour ces trois dernières catégories.)
Surprenant ?
Oui, pour qui ne connaît pas les modes de production des œufs. J’avais raconté cela en détail dans mon livre « Mangez, on s’occupe du reste ! ».
(Alors que je consacrais plusieurs chapitres à la critique des excès des chaînes alimentaires basées sur la chimie et aux effets néfastes des pratiques des grandes compagnies de la chimie agricole et pharmaceutique, les quelques pages de critiques sur les œufs Bio avaient été largement diffusées tandis que les critiques sur les pratiques des grands labo pharmaceutiques étaient soigneusement tues : petit cours cruel sur les impacts comparées des différents lobbys, puisque, bien sûr, il ne s’agissait pas d’une critique du « bio » que je considère comme un bel exemple, mais des excès marketing de certains vendeurs de bio peu scrupuleux.)
Ceci étant dit, on peut donc mesurer facilement ce que mangent les poules au ratio Omega 6 / Omega 3 des œufs et la réponse est claire : Même dans un rayon aussi varié que le rayon Français des œufs… elles mangent toutes la même chose, en quantité et en qualité : une ration à base de maïs et soja pour la majorité d’entre elles.
Bien sûr, si l’on est sensible au bien-être animal, il faut choisir les boîtes d’œufs qui indiquent que la poule n’est pas enfermée et peut sortir si elle en a envie, mais ce n’est en aucune façon un indice de qualité nutritionnelle des œufs, encore moins une garantie de meilleure alimentation des poules.
Alors ?
Alors, chaque fois que je fais les courses et que je vois un consommateur-citoyen mettre dans son caddie une de ces boîtes d’œufs très chères dont le packaging suggère que la poule se nourrit d’herbe, de graines variées et de vers de terre… j’ai envie de lui dire qu’il se fait avoir…. Evidemment, je ne le fais pas, car je me retrouverais avec une boîte d’œufs sur la tête et puis… j’ai mon blog pour dire et écrire ce qui m’énerve dans les perversions du mauvais marketing.
Alors pour finir, je vous livre deux réflexions à partager :
Sur les œufs de poules en cage
Sur les œufs Bio, label rouge et Plein air
Sur les œufs issus de poules en cage : Ils représentent encore la moitié environ des achats d’œufs. Est-ce que l’on doit considérer les gens qui les achètent comme de dangereux activistes du mal-être animal à mépriser et à condamner à la mauvaise qualité bactériologique et nutritionnelle ?
Je ne le crois pas : La qualité nutritionnelle, c’est comme la qualité bactériologique, c’est un dû, ce devrait être une exigence du consommateur et de ceux qui sont censés le représenter. Nous avons fait suffisamment d’études cliniques, nous avons suffisamment publié d’articles dans la presse scientifique, nous et les autres équipes qui travaillent sur ce thème pour savoir que les œufs peuvent être ou bien des « bombes inflammatoires » (4) ou bien d’excellents aliments équilibrés juste en fonction de ce que mangent les poules.
Et les gens qui achètent ces œufs, parce qu’ils sont moins chers sont justement ceux qui auraient le plus besoin de cette meilleure qualité nutritionnelle.
Et sur les œufs Bio, Label rouge et Plein air : C’est à mes yeux le vrai scandale du rayon « œufs » ! Si des consommateurs font le choix de dépenser deux fois plus pour acheter leurs œufs parce qu’ils sont conscients de la qualité, ils sont en droit d’attendre réellement une meilleure qualité et pas seulement une promesse vide de sens et de réalité. J’ai la chance de croiser un grand nombre de responsables de l’agro-alimentaire. Sur ce thème de la qualité réelle ou perçue des œufs, toutes les grandes compagnies qui gèrent des marques nationales ou des marques de distributeurs sont parfaitement au courant de ce grand écart entre qualité suggérée et qualité réelle. Certains, conscients de leurs responsabilités ont fait les choix qui s’imposaient… D’autres considèrent que « puisque les consommateurs le perçoivent ainsi, autant ne rien changer ! ». J’espère ne jamais perdre ma capacité d’indignation face à ceux qui savent et ne font rien quand l’enjeu n’est rien de moins que la santé publique !
La première compagnie à prendre le problème à bras le corps a été une compagnie de distribution qui a passé tous ses œufs : standard, plein air, label rouge, bio aux normes du cahier de charges de Bleu-Blanc-Cœur. Ils avaient chiffré le surcoût de la démarche à un euro par Français et par an. Il n’y a donc pas d’excuses pour ne pas le faire et continuer à tromper ceux qui font l’effort de payer cher une qualité inexistante.
Bien sûr le bien-être animal, le Bio, le local sont des critères tout à fait acceptables, recommandables, souhaitables de choix de ses aliments, mais il semble inconcevable que ceux qui segmentent leur offre alimentaire avec ces critères ne prennent pas en compte la qualité nourricière des produits et trompent le consommateur en suggérant une qualité tout à fait inexistante la plupart du temps.
Il est tout à fait possible de lier bien-être animal, production Bio ou locale à la qualité nutritionnelle ! Maintenant qu’on le sait, maintenant que la preuve est faite, il serait tout à fait incroyable que certains continuent à s’y refuser….
(1) CREDOC : Centre de Recherche pour l’Etude et l’Observation des Conditions de Vie
(2) Œufs et Ovoproduits, c’est-à-dire les œufs en poudre ou en liquide des préparations industrielles pour un total de 250 œufs par Français et par an dont 180 en « coquille », c’est-à-dire en l’état.
(3) Le mode de production influence la composition lipidique de l’œuf, publié dans « Nutrition clinique et Métabolisme)
(4) L’expression est du regretté David Servan-Schreiber dans son livre « Anticancer »