(La Zimbabwéenne) NORA CHIPAUMIRE questionne la condition nègre
Dans un titre à succès, “Trenchton Rock”, le reggae brother number one Bob Marley disait un jour : « One thing about music is that when it hits you, you feel no pain. Hit me with music!». C’était pour dire combien la musique lui paraissait importante dans la vie ordinaire. Un avis qu’aurait pu partager son contemporain Fela, le pape de l’Afro Beat, pour qui la musique n’était rien d’autre qu’une arme. Hier soir à Hanovre, la chorégraphe zimbabwéenne Nora Chipaumire a prolongé l’écho du Nigérian dans une pièce, intitulée «Portrait Of Myself As My Father», riche en sensations sur une thématique des plus problématiques de l’heure actuelle. C’est quoi en effet «être noir aujourd’hui» ? Une question des plus complexes dans un monde globalisé et globalisant, où une identité unique semble écarter toute velléité de variété ; où la pensée et la vision uniques, plus qu’hier, refoulent dans l’abîme les peuples de la périphérie du monde où il ne leur reste plus qu’un souffle de vie, d’ailleurs en sursis, et où le référent imposé est le centre. Cette question, le penseur camerounais Achille Mbembe, basé en Afrique du Sud, que la chorégraphe connaît bien, y est allé de son grain de sel il y a quelques années avec son essai «Critique de la raison nègre». Où il défendait la thèse suivant laquelle le nègre est une représentation actuelle de tous les opprimés de la terre. Nora, elle, continue de circonscrire celui-ci dans une approche de couleur. Ce Blackness à qui elle donne une représentation tonitruante mais assez claire : c’est un homme noir en proie à des convulsions que lui impose un monde dans lequel il n’est qu’un pion, une marionnette à la solde de grands manitous non identifiés, tapis dans l’ombre et animés de ce sadisme malsain qui, en plus de décoiffer, chosifie l’humain et corrompt l’humanitude. Dans un ring, accrochés à des cordes qui enrégimentent les mouvements, deux protagonistes sont ainsi en quête de liberté ; sous fond de musique tonitruante. Ce chaos, Nora l’a voulu pour en quelque sorte présenter une situation qu’elle dénie et tente de boxer pour une meilleure affirmation de soi. Non que l’Africain ne sache pas qui il est (elle dit volontiers que «l’Africain a toujours su ce qu’il était, ce qu’il valait») mais pour amener les sceptiques à résipiscence, leur faire comprendre qu’il n’y a pas de situation stationnaire. Et donc que l’heure de la bataille pour une existence digne est arrivée. Pour ce faire, en plus des éléments de mise en scène sus-évoqués, elle recourt au physique du nègre. Qu’elle met en exergue jusqu’à épuisement, avec un aplomb déconcertant. Des idées s’entrechoquent avec des propos sur les figures de la conscience noire. L’atmosphère est pesante et sonne comme un coup de pied dans la fourmilière bienpensante. Le spectateur est choqué, parfois transi de peur mais toujours imprégné de cette réalité d’une situation noire qui fait la part belle à l’exubérance et à la jouissance sauvages, renforçant ce cliché malsain que traîne le nègre comme une deuxième peau. C’est en cela que le propos esthétique de Nora est fort. Tant il choque et rassure, déconstruit pour mieux construire. D’aucuns pourraient y voir du nihilisme. Il n’en est rien. Cette esthétique débouche au contraire sur un optimisme, pas une ferveur. Sur cette invitation à prendre conscience, aujourd’hui plus qu’hier, de ce que c’est à soi que revient de rechercher le salut en faufilant ou en zigzaguant entre les limbes d’une confusion savamment entretenue sur une condition nègre toujours avilie.
Portrait of Myself as my Father de Nora Chipaumire ; avec Nora Chaupaumire, Pape Ibrahima Ndiaye et Shamar Watt ; chorégraphie, 75 mn
– Text: Parfait Tabapsi













