Ce que veulent les femmes
Ils sont là. Rien ne permet plus d'en douter. Le léger crissement de la porte a mis fin au dernier espoir de les voir partir comme ils sont venus. Impossible de savoir combien, au moins trois si je me réfère aux différents tons de voix. Le phrasé sonne français mais avec cet accent d'au delà du périph, entrecoupé de mots à consonance orientale et le bruit de raclement d'une machette sur les murs ne permettent pas le doute : c'est du pillards, c'est hostile. Je n'ose bouger d'un cil et c'est avec la plus grande des peines que je parviens à maîtriser mes tremblements. Il fait un froid terrible cette nuit et la lune offre une clarté suffisante aux intrus pour comprendre que le logement qu'ils viennent d'envahir est en bon état, qu'il a été préservé du pillage méthodique... qu'il est habité ou l'était il y a peu. Ma seule source de chaleur se trouve dans mon dos et elle semble avoir de plus en plus de mal à contenir ses hoquets sanglotants. Elle sait ce qui l'attend...
Elle, c'est Julie, une jeune ex-étudiante en psycho qui était venu de sa Normandie natale pour faire ses études à la capitale. Je l'avais croisé à une soirée sans but, le genre où l'on ne va que parce qu'il faut échapper à l'angoisse du samedi soir seul, bref une soirée de merde où les discussions consensuelles s'enchainent avec des mines faisant semblant de s'intéresser qui frôle le jeu d'acteur de série C. Elle m'avait abordé en me parlant de son absurde projet, avec ses camarades étudiants, d'aller « aux contacts des plus faibles », afin « d'éviter que des blessures irréparables ne naissent ». Autrement dit, il s'agissait d'aller aux devants des futurs pillards de Paris afin de leur expliquer que même si la police n'existait plus dans les faits, il ne fallait pas venir nous massacrer par ce que ce n'était franchement pas charlie. Sur le coup je ne saisissais pas l'immense vérité qu'elle m'annonçait, je préfèrerai relooker son décolleté, qu'elle avait de fort généreux, les « évènements » avait commencés et je ne l'avais pas compris.
Moi le « natio » de toujours, celui à qui on ne la ferait pas, j'allais crever comme un abruti parce que je n'avais pas réussi à quitter Paris à temps. Pourtant tout avait bien commencé, il faut dire qu'à Odéon j'avais un peu de marge et pas trop de voisins à craindre, tous des faibles. Avec mon fusil à pompe (cadeau de mon frère de l'ex-Police Nationale avant qu'il ne quitte Paris) je faisais ce que je voulais et je devais bien être le seul à ne pas manquer de bouffe et de réserve d'eau potable. Puis était venu les barbares, et pendant trois jours la mise à sac du Vème arrondissement de Paris. Trois jours terré dans ma chambre de bonne, le fusil braqué sur la porte à écouter les hurlements des femmes, les supplications des hommes et les gémissements déchirants des enfants. Je n'ai jamais compris pourquoi mon appartement avait été épargné parce que j'ai clairement entendu l'exécution de mes voisins, être les seuls africains du quartier ne les avaient pas sauvés. Durant la troisième nuit mon corps me lâchait et je sombrais dans un sommeil de plomb. Je me réveillais en sursaut le lendemain. Un silence: Profond. Mortifère. Total.
Quand enfin j'osais sortir à la quête d'une âme qui vive, je ne trouvais que scène de désolation et de pillage. Saint-Germain-Des-Prés ressemblait au Beyrouth des années 70, tout était fini. Et puis je l'avais trouvé là, accroupie aux pieds d'un cadavre à lunettes, le regard vide. C'est en m'approchant que je la reconnue. « Julie? ». Elle s'est levée et a marché jusqu'à moi avec une forme d'automatisme résigné. Elle ne me regardait pas pour autant et gardait la tête baissée. Je ne sais pas ce qu'elle voulait, ni même si elle attendait autre chose de ma part qu'une délivrance finale à ce cauchemar. Je me résolu à l'emmener chez moi, moins par charité que par peur de rester dans la rue. Jusqu'à la nuit nous avons attendu, puis mangé un peu, elle ne disait rien et ce n'est que l'apparition de la boite de raviolis qui fit germer dans
ces yeux un éclair de vie, ou plutôt de survie affamée. Et puis, des bruits dans la cage d'escaliers, un rire goguenard et gras, nous montions par l'échelle vers la mezzanine pour nous terrer en silence, ils arrivaient...
Ils ont finis d'inspecter la pièce en dessous, ils ont rempli leurs sacs de mes boîtes de conserves et rechargé leurs gourdes de mon eau. Pour prendre autant leurs aises ils doivent se croire seul finalement. Ils doivent penser, à juste titre, que seul un fou serait resté dans un appartement aussi voyant après ce qui c'était passé dans le quartier. Un craquement, le premier barreau de l'échelle, l'un d'entre eux est en train de monter!
Soudain, c'est le branle-bas-le-combat dans ma tête. Et si je leur dit de partir d'un ton menaçant? Si je me rends, peut être voudront-ils de moi? Et si je leur offre Julie en échange? Après tout, c'est à cause de gens comme elle qu'on en est là!
Malgré mes pérégrinations mentales, mon corps à pris ses dispositions, en position de tir vers l'endroit présumé où va apparaître la tête du gonze qui monte. J'inspire. Enlève la sureté. Trop tard pour reculer. Une ombre dans l'obscurité. Le coup part, sec, net mais pas propre, le mur est repeint.
« Fils de pute! » s'exclame l'un des type resté en bas. Le corps de leur collègue n'est pas encore tombé que déjà je bondis hors de ma cachette. Ils courent hors de l'appartement en faisant tomber leur lampe électrique. C'est la déroute. Avec un bruit sourd suivi d'un son de corps qui s'écroule, je comprends que l'un d'eux vient de se taper la poutre. Cette putain de poutre trop basse qui m'a tant fait chier les soirs de biture où je ne pouvais la rater, elle allait finalement me sauver la vie! Arrivé à sa hauteur je vois que le mec ne bouge plus, je l'enjambe et continu ma course, j'entends, il en reste un. Rapide l'enfoiré! Il est presque en bas. Sans perdre plus de temps je m'accoude à la rambarde de l'escalier et vise le rez de chaussé, je sais qu'il va passer par là et un reflet d'éclair de lune dans la glace intact de l'entrée me permet d'y voir suffisamment. Ca ne manque pas, il passe et trépasse. Aucun doute, le sang se répand sur les dernières marchent à une vitesse qui ne trompe pas. En remontant je vérifie l'état de l'assommé, il émerge difficilement. Poussé par une soif de violence que je ne me connaissais pas je le relève et le dirige vers l'appartement. Il proteste à peine, étourdi et conscient d'avoir perdu. La fenêtre est ouverte, je l'y précipite. Sans un cri, sans un geste désespéré, il s'évapore dans la noirceur de la rue, et seul le bruit de son écrasement contre un pare-brise me confirme que je ne risque pas de le revoir.
Le calme est revenu, le grand silence de la mort. Je suis assis sur mon canapé depuis un bon quart d'heure et je ne peux me résoudre à lâcher mon fusil. J'essaye de décortiquer ce qui vient de se passer, cette rage qui est apparue et que j'essaye de condamner. Pourtant rien, aucune once de remords, au contraire je me sens presque apaisé. J'en suis donc capable aussi. C'est l'apparition de Julie qui me sort de mes pensées, son regard à changé, elle me fixe avec intensité. D'un geste, elle enlève son pull-over et fait glisser son jean le long de ses jambes. Elle est nue devant moi et je remarque qu'elle est étonnement bien conservé malgré les privations alimentaires. Sa poitrine, toujours aussi imposante, devrait me ravir, pourtant c'est son regard qui m'obsède. J'essaye de dire quelque chose mais elle me fait signe de me taire.
La nuit touche à sa fin. Et quelle nuit! Elle dort a côté de moi d'un sommeil qu'elle semble ne pas avoir eu depuis longtemps. Moi qui croyait être devenue la mort je me découvre être en réalité celui qui appelle à la vie. Une résurrection en moins d'une nuit, pas mal...
C'est décidé, demain je l'emmène avec moi, nous devons quitter Paris.










