Nul ne sera épargné
Ce matin, jâai trouvĂ© un casque et un mp3 Ă lâĂ©tage du dessous. Je suis contente dâĂ©couter enfin de la musique, aprĂšs deux semaines au moins⊠Oui, peut-ĂȘtre plus. Jâai beaucoup travaillĂ©, pendant ces deux semaines, pour les concours blancs ; et puis, depuis cinq jours⊠Quand ça a commencĂ©, jâĂ©tais en train de travailler dans ma chambre â faut dire que jây passe pas mal de temps ; il devait ĂȘtre prĂšs de dix heures. Jâaime bien travailler le soir, ça a quelque chose de stimulant. Enfin, maintenant, ça nâa plus aucune importance⊠Jâai entendu des cris et du bruit dehors, au loin. Je me souviens que jâai ouvert la fenĂȘtre, pour Ă©couter plus prĂ©cisĂ©ment ce tumulte indistinct ; câĂ©tait le bruit dâune grande foule qui sâagitait lĂ -bas, comme pour une manifestation, ou un match de foot par exemple. Jâen Ă©tais arrivĂ©e Ă cette conclusion, justement : un match de foot. Jâai refermĂ© ma fenĂȘtre, et continuĂ© ce que jâĂ©tais en train de faire, insouciante que jâĂ©tais. Câest seulement le lendemain que jâai compris quâil sâĂ©tait passĂ© quelque chose de grave. Les cours se sont dĂ©roulĂ©s dans une ambiance Ă©trange ; les profs arrivaient en retard, partaient plus tĂŽt, interrompaient le cours pour regarder leurs tĂ©lĂ©phones, et surtout nous regardaient avec un air triste et presque maternel. Je nâai pas davantage compris la situation en demandant aux autres : leurs explications Ă©taient totalement confuses. Les mots attentat, danger, guerre, fin ressortaient toujours de leurs discours flous, dĂ©sordonnĂ©s et comme pĂąteux, oĂč tout se mĂ©langeait dans de vaines tentatives de me faire comprendre ce qui se passait. Je comprenais seulement que câĂ©tait grave. Tout le monde avait lâair traumatisĂ©. Personne ne maĂźtrisait plus rien. MalgrĂ© cela, ou peut-ĂȘtre Ă cause de cela, jâai continuĂ© Ă travailler comme dâhabitude, en me concentrant peut-ĂȘtre mĂȘme plus que dâhabitude sur ce que jâavais Ă faire.
Câest le soir que câest arrivĂ©. Il Ă©tait assez tard ; il devait ĂȘtre minuit. Des portes claquaient et des hurlements rĂ©sonnaient Ă lâĂ©tage du bas. Je me suis rĂ©veillĂ©e rapidement. Jâai alors Ă©coutĂ© avec attention. Les bruits se rapprochaient, des voix brutales dâhommes Ă©taient entrecoupĂ©es de cris et de gĂ©missements plus faibles. Ils devaient ĂȘtre beaucoup. Jâentendais le vacarme progresser, ils prenaient tout le monde apparemment, au fur et Ă mesure de leur avancĂ©e, chambre par chambre. La peur me dĂ©vorait. Je la sentais monter lentement, du creux de mon ventre jusquâĂ mon crĂąne⊠La premiĂšre image qui mâest venue, Ă ce moment-lĂ , Ă©tait celle des moines de Tibhyrine ; je me suis souvenue de ce film que mes grands-parents mâavaient forcĂ©e Ă voir Ă lâĂ©poque. Je me suis immĂ©diatement planquĂ©e sous mon lit. La peur montait toujours et mâĂ©touffait peu Ă peu, alors que les bruits se rapprochaient. Ils arrivent Ă mon Ă©tage. Ils sont Ă trois chambres. Ils prennent Sophie, Pierre⊠Ils sont Ă cĂŽtĂ©. Ils sont derriĂšre la porte. Ils entrent⊠Trou noir.
Je me suis probablement Ă©vanouie quand ils sont rentrĂ©s. En tout cas, un grand silence rĂ©gnait quand je me suis rĂ©veillĂ©e. JâĂ©tais toujours sous le lit, et jây suis restĂ©e encore longtemps. Jâavais peur. Quand je suis enfin sortie de ma chambre, tout Ă©tait vide, personne dans le lycĂ©e ni dans lâinternat. Depuis, je ne suis pas sortie dans Paris. Je passe le plus clair de mon temps Ă Ă©tudier â quâest-ce que je pourrais faire dâautre ? Je voulais sortir, mais avant je me suis renseignĂ©e un peu, sur des rĂ©seaux sociaux et des sites dâinformation, avant que tout soit coupĂ©. Jâai vite compris la situation, et quâil fallait Ă tout prix que je reste cachĂ©e. Sortir maintenant, seule, alors que jâĂ©tais une fille en plus, câeĂ»t Ă©tĂ© de la folie ! Quand on est un garçon encore, on peut essayer de se dĂ©fendre, ou alors on est tuĂ©, et alors câest simplement fini. Mais quand on est une fille, câest autre chose. Ils ne rentrent pas en conflit, et te prennent sans mĂȘme te permettre de te dĂ©fendre, sans te laisser une seule chance. Et tu ne peux pas espĂ©rer ĂȘtre tuĂ©e, non. Câest pire, bien pire⊠Je ne suis pas sortie, donc. Pour la nourriture, je fouille au fur et Ă mesure dans les chambres - presque tout le monde planquait des gĂąteaux, des biscuits ou mĂȘme des bouteilles dans le faux
plafond, câĂ©tait un peu devenu une tradition. (Initialement les gens faisaient ça pour Ă©viter de se faire confisquer leurs victuailles, mais je pense que tout le monde Ă©tait au courant.) Pour lâinstant, jâai ce quâil faut. Je passe mes journĂ©es Ă lire ou Ă Ă©tudier, dans le plus grand silence. Enfin lĂ , câest pas vraiment silencieux, puisque je suis en train dâĂ©couter une Danse Slave de Dvorak. Ăa fait plaisir de voir que dâautres gens Ă©coutent â enfin Ă©coutaient â de la belle musique ici. Câest important, la musique, on ne sâen rend jamais vraiment compte pourtant.Â
Attends, câest quoi ce bruit dans le couloir ? Merde, merde⊠La porte sâouvre. « Pas besoin de te cacher, hein, on tâa vue ! » Deux hommes se tiennent dans lâembrasure de la porte. Lâun, plutĂŽt jeune â il ne doit mĂȘme pas avoir mon Ăąge â a lâair menaçant malgrĂ© son apparente maigreur, et brandit un pistolet. Lâautre est plus vieux, plus grand, plus imposant, et il a une barbe qui lui donne un air sĂ»r de lui. Il est assez mignon dâailleurs â putain, câest vraiment pas le moment pour ce genre de considĂ©rations ! Ils me considĂšrent un moment en silence. Puis le plus grand lâadresse la parole avec un sourire narquois : « Bon, suis-nous, tu pourras peut-ĂȘtre nous ĂȘtre utile⊠» Oh non, jâespĂšre quand mĂȘme que câest pas pour⊠« Vous ĂȘtes qui ? » je leur demande en essayant dâavoir un air confiant malgrĂ© ma voix tremblante. « Haha, tu le sauras bien assez tĂŽt⊠» commence Ă faire le jeune. Toutefois, son acolyte reprend aussitĂŽt : « On Ă©tait le FRIC. Maintenant, on est juste des survivants. - Le... FRIC ? - Front de RĂ©sistance de lâInternationale Communiste. Enfin, ça nâa plus aucune importance maintenant. Est-ce quâil y a de la bouffe et de lâeau quelque part ici ? » Je nâai pas le choix, je ne peux rien faire ; je leur donne tout ce que jâai, et je leur montre toutes les cachettes. En sortant, ils regardent Ă droite et Ă gauche, puis sortent en courant du lycĂ©e vers une rue plus petite. Le maigrichon me tient par le bras. « Faut se mĂ©fier des grandes avenues comme ça, me dit-il. On est facilement repĂ©rĂ©s, et puis la plupart des bastons ont lieu sur des boulevards, mĂȘme si on peut vite se faire planter dans une ruelle aussi⊠». Le grand lâapprouve, et ils commencent Ă me raconter de nombreuses histoires de bagarres et de violences depuis le dĂ©but du chaos. Câest pire que ce que je pensais/ On nâa croisĂ© personne depuis quâon est sortis, mais dâaprĂšs ce quâils racontent, il faut toujours se mĂ©fier, les autres nâhĂ©sitent pas Ă violer, Ă©gorger, Ă©ventrer, ne serait-ce que pour un paquet de M&MâS, ou parfois moins⊠Enfin, on arrive devant une sorte de grande barricade. Un drapeau rouge flotte derriĂšre. « VoilĂ notre bastion ! » me dĂ©clare fiĂšrement le petit. Une jeune fille monte la garde dans une petite tour construite avec des planches, mais elle a dĂ» reconnaĂźtre les deux hommes, car elle nous fait rapidement un geste amical, et nous nous faufilons dans un passage de la barricade presque invisible de lâextĂ©rieur. Ils rentrent ensuite dans lâimmeuble le plus proche de la barricade, alors quâune femme plus ĂągĂ©e me guide Ă travers les rues Ă©troites dans lesquelles rĂšgne une agitation particuliĂšre ; beaucoup de gens vont et viennent, et qui plus est, ils affichent presque un air insouciant. On monte dans un immeuble, puis elle me fait rentrer dans un appartement, et mâindique un canapĂ© dans lequel je mâeffondre sans hĂ©siter, harassĂ©e par cette marche mais crispĂ©e par lâangoisse. Elle revient aprĂšs sâĂȘtre absentĂ©e dans une piĂšce voisine, et me tend une canette de biĂšre, fraĂźche. FraĂźche. Je ne dis rien dâabord, stupĂ©faite. « Mais câest froid ! - Bien sĂ»r, câĂ©tait au frigo.
- Au frigo ? Vous avez de lâĂ©lectricitĂ© ? - Oui, il y a quelques petits dĂ©brouillards chez nous. Enfin, pour lâinstant, seuls deux immeubles ont lâĂ©lectricitĂ©. Mais on y travaille. » Je bois cette biĂšre â ignoble au demeurant, sans rien dire. « Bon, reprend-elle, tu faisais quoi avant ? - JâĂ©tais en khĂągne. En prĂ©pa, enfin jâĂ©tudiais, quoi. - Je vois. En gros tu ne dois pas ĂȘtre conne. Mais je vais ĂȘtre honnĂȘte avec toi : tu ne nous sers Ă rien et on nâa vraiment pas besoin dâune bouche supplĂ©mentaire Ă nourrir. Bon. En revanche, je peux peut-ĂȘtre tâaider quand mĂȘme. Jâimagine que tu nâas pas entendu parler du CarrĂ© Français. Il y a deux semaines encore, ils Ă©taient nos pires ennemis ; nos membres se battaient souvent, pour des choses qui, en si peu de temps, sont devenues peu importantes. On a passĂ© un accord avec eux. On nâa pas le choix ; on sâentraide. Bref, ils sont en train de monter une Ă©cole lĂ -bas, ils vont sĂ»rement avoir besoin de gens comme toi. Câest ta seule chance, en fait. Tu la saisis, ou tu repars. » Je ne sais pas vraiment quoi lui rĂ©pondre ; ma rĂ©ponse va de soi. Dâailleurs, elle ne lâattendait pas. « Redescends et demande Sacha en bas. Explique lui tout, dis-lui que tu viens de ma part, il tâemmĂšnera. Compris ? - Oui, madame⊠Merci. » Et je descends les marches, encore intĂ©rieurement harcelĂ©e de questions qui resteront sĂ»rement sans rĂ©ponse.





