“Tu sais que t'es mignonne, toi ?”
Je suis journaliste stagiaire dans un journal local, et on m'envoie faire un reportage sur des héros de terroir, heureux champions de France de barbecue. Trois gaillards costauds avec qui je m'entends pour organiser un barbecue et rendre compte de leurs talents de cuistots du grill. Fin de journée, j'arrive dans la maison familiale de l'un d'entre eux : copains, femmes et enfants sont au rendez-vous, pas de quoi s'inquiéter.
Le temps passe, les verres de whisky et de Ricard s'empilent. On insiste pour me servir à boire. Après plus de deux heures à discuter avec ces hommes (des "mâles alpha", comme ils aiment à se décrire), je décide de me retirer. Le maître de maison insiste pour me raccompagner. Je suis garée juste en face et ne comprends donc pas cette insistance. Il fait nuit, et, petit patelin paumé de Picardie oblige, il n'y a qu'un seul lampadaire pour toute la rue. Il ferme le lourd portail derrière lui : il n'y a plus que nous deux dans cette rue déserte. Femme et copains sont restés autour du barbecue.
Je le remercie pour l'accueil, le préviens de la sortie de l'article. Pas de réponse. Il me regarde, sourire aux lèvres, ne bouge pas. Gênée, je lance quelques banalités avant de m'en aller. La sentence tombe : "Tu sais que t'es mignonne, toi ?"... Mon sang ne fait qu'un tour. Son regard lubrique ne me quitte pas. Il faut que je parte. Tout de suite. Je lui lance avec fermeté (du moins j'essaie) : "On va s'arrêter là. Au revoir." Le moteur vrombit, je déguerpis en vitesse.
D'aucuns diront qu'il ne m'a pas touchée, qu'il ne m'a pas menacée. Tout du long de mon retour je me suis posée des questions. J'en tremblais. Et s'il avait bu ne serait-ce qu'une bière de plus ? Et si j'avais laissé paraître le moindre signe de faiblesse ? Tout dans son attitude transpirait le prédateur.
Encore jeune journaliste, je réalise que tout au long de ma carrière je serai confrontée à ce genre d'agressions, ou remarques sur mon sexe. J'ai eu de la chance que ça s'en soit arrêté là. Mais qui dit que la prochaine fois ça n'ira pas plus loin ?
Doit-on se balader avec notre bombe au poivre, notre garde du corps, ou tout autre collègue masculin, pour exercer notre métier sans se faire emmerder ? Sûrement pas ! Mais être une femme journaliste, actuellement, c'est partir avec un handicap.