Train Lausanne–Berne, 07:41
Le quai est humide. Toujours ce moment un peu suspendu avant de monter dans le train. J’ouvre l’application des marchés par réflexe. USD/CHF encore en baisse. Rien de spectaculaire aujourd’hui, mais la tendance est claire depuis des mois : le dollar reste faible, le franc trop fort.
Ce n’est jamais agréable d’être la monnaie refuge du monde. À chaque crise, à chaque incertitude géopolitique, les flux arrivent ici. On parle de confiance, mais sur le terrain, c’est surtout une contrainte. Un franc fort, ce sont des marges comprimées pour les exportateurs, des pressions désinflationnistes, et toujours la même question : jusqu’où laisser faire le marché ?
On sait comment cela se lit à l’interne. Inflation sous contrôle, même trop sous contrôle. Croissance modérée. Aucun emballement domestique. Mais à l’extérieur, le contexte est instable : États-Unis, tensions commerciales, finances publiques sous pression. Résultat : les investisseurs cherchent un abri. Et l’abri, c’est nous.
Je m’assieds près de la fenêtre. Direction Berne. Réunion à 9h sur le suivi des interventions de change. Toujours le même dilemme : intervenir trop, c’est nourrir l’idée que le franc sera systématiquement contenu. Ne pas intervenir assez, c’est accepter un resserrement monétaire de fait, sans décision explicite.
Les taux négatifs ont laissé des traces. On le sent dans les discussions politiques, dans les médias, même chez certains collègues. Plus personne n’a envie d’y revenir. Pourtant, quand le franc monte trop vite, les outils disponibles sont limités. On peut temporiser, communiquer, ajuster marginalement. Mais la marge de manœuvre est étroite.
Ce qui est frappant, c’est que le public voit le franc fort comme un signe de bonne santé. Ce n’est pas faux, mais c’est incomplet. Une monnaie trop forte finit par peser sur l’économie réelle. Et nous, notre mandat, ce n’est pas de flatter une image, c’est d’assurer la stabilité des prix en tenant compte de la conjoncture.
Je pense aux scénarios. Si le dollar reste durablement faible, si les flux continuent, on devra probablement agir de manière ciblée. Pas spectaculaire. Discrète. Comme toujours. La BNS ne fait jamais de grands gestes inutiles. Elle ajuste, elle corrige, elle amortit.
Le train ralentit à l’approche de Fribourg. Encore vingt minutes. À Berne, il faudra parler chiffres, projections, risques. Mais au fond, la question est simple : comment rester crédible sans devenir prévisible ? Comment intervenir sans donner l’impression de défendre un seuil implicite ?
Je ferme l’application. Rien n’a changé depuis ce matin, et pourtant tout est en mouvement. C’est ça, le cœur du métier : accepter que la stabilité ne soit jamais un état, seulement un équilibre temporaire.










