Le boucher est parti sans repreneur
La vie est paisible à Malakoff, petite ville du sud de Paris. Allée Marguerite, Allée Marie-Jeanne, rue Hoche, un quartier de petits pavillons du dix neuvième siècle. A l'époque, ils avaient été achetés pour la plupart par des ouvriers qui travaillaient dans les carrières de pierres de calcaire qui tapissaient les sous-sols locaux. Ils étaient ainsi devenus propriétaires grâce à un système leur facilitant l'accès à l'achat d'un toit pour leur famille.
Ici, les maisons, alignées les unes à côté des autres, ont chacune leurs jardins et sont toutes un peu différentes, ce qui fait leur charme. Il y a dans l'air un parfum de banlieues d'autrefois, tranquilles, où il fait bon vivre, comme figées dans le temps.
Figure du quartier, le boucher, rue Hoche, tenait boutique avec sa femme. Installés depuis plusieurs dizaines d'années, ils alimentaient de bons produits la clientèle alentours. Lui, un fort gaillard haut en couleurs, accueillait la clientèle avec un grand "bonjour" à l' accent du sud-est qui fendait l'air. Il était de Toulon. Elle, discrète, toujours debout derrière son petit comptoir, fidèle au poste et droite comme un "i" bien mis, tenait la caisse de la maison.
Peu de mots chez ces artisans mais ceux du rituel des commerçants avec leurs clients en quête de bons produits à cuisiner pour midi : "comment allez-vous madame Lefevre ?", "monsieur votre mari va mieux ?", "qu'est-ce-qu'on mange aujourd'hui ?", "il fait froid mais c'est de saison vous savez et c'est bien mieux comme ça !".
Après une vie de long labeur à se lever tôt pour choisir à Rungis les meilleures pièces de viande, à préparer les pâtés dans l'arrière-boutique, le boucher de la rue Hoche et sa femme sont partis à la retraite, heureux de se reposer enfin. "On l'a bien mérité" lachait-il, avec une moue de ras-le-bol. Ils espéraient un repreneur vraiment intéressé, ne pas brader le bien. Avec une affaire pareille, qui tourne à plein régime, et sa clientèle toute faite, habituée et fidèle, on pourrait croire que de nouveaux propriétaires n'auraient pas tardé à se faire connaître. Bien au contraire, plus le jour J arrivait, plus le boucher se désolait de ne pas avoir de relève. "Personne n'est intéressé", lançait-il désolé, lorsque l'on passait la porte de chez lui et que quelqu'un lui posait la question fatidique du repreneur. Comme le pharmacien de l'angle avant lui, comme le médecin et la boulangère à quelques numéros de lui.
Quel dommage, quel manque pour les habitants, pour les enfants, les vieilles personnes du quartier, en terme de goût, de qualité des aliments et de vie ! Les murs de cette boucherie se vendront probablement à un privé qui trouvera "génial" cet aspect "vintage et industriel", deux en un, une vraie bonne affaire...
Les bouchers aussi sont ils en voie de disparition dans notre pays ? Comme les agriculteurs de petites propriétés ? Sommes nous voués à acheter nos produits dans les grandes surfaces impersonnelles où il fait froid partout, seuls temples de l'alimentation moderne ? A payer à des caissières qui discutent à travers leur portable sans vraiment vous voir ni nous dire bonjour ?
L'économie nous oblige t-elle à ne plus pouvoir fréquenter ces magasins du savoir-vivre ? Ne sommes-nous pas en train de dilapider des valeurs qui vont dans le sens de notre bien-être, notre santé ? L'héritage positif de nos anciens ? Les enfants ne connaîtrons-t-ils que rarement ces étals aux viandes et aux produits artisanaux les meilleurs du monde ? Sommes-nous amenés à nous priver de ces endroits si charmants qui nous relient au plus succulent de notre culture ? Ces lieux de 'l'impeccable" de "l'extra" et du "meilleur choix" disparaissent de notre quotidien, regardez-bien.













