Ce que les enfants m'ont appris
Ce matin, j'ai eu envie d'écouter la radio pendant mon petit-déjeuner. Un spécialiste des neuro-sciences en relation avec le ministère de l'Education nationale a réveillé en moi l'instituteur. “On va pouvoir détecter très tôt…” disait-il… Et l'instituteur en moi s'est réveillé instantanément. “Cher Monsieur, vous proposez d'ajouter des informations aux millions d'informations déjà là et non traitées. Mettre en avant de nouvelles informations tandis que les professeurs souffrent sous une tonne d'informations reçues au quotidien dans l'exercice de leur fonction comme autant de signaux, de messages d'alerte, est-ce bien raisonnable ? Est-ce bien sage ? Chaque enseignant est confronté en permanence à des situations problèmes qui posent des questions. Ici, l'impression que, sur tel ou tel apprentissage, tel élève n'avance pas fait naître le besoin d'explorer la possibilité d'approches pédagogiques alternatives pour tenter de contourner ce qui ressemble fort à un obstacle. Là, l'impression que le comportement de certains élèves n'est pas tolérable fait naître le besoin de réfléchir, d'analyser la situation, de s'enrichir de quelques lumières détenues par des tiers pour pouvoir espérer l'apparition d'un changement grâce à l'évolution de son propre comportement d'enseignant. Ailleurs, ce sera un problème plus concret. Soit un outil de travail dont on voit tout l'intérêt mais qui ne semble pas encore avoir été créé. Soit une incohérence au niveau de l'organisation de l'école qui demanderait une initiative que le directeur ne prend pas… Tout cela, Monsieur, pèse sur des enseignants traités comme des petits soldats par un système fortement hiérarchisé hérité de modèles périmés hérités de l'Armée et de l'Eglise. Les enseignants ont largement intégré l'évolution permise par l'émergence d'un nouvelle autorité, à savoir la science. Ils se sont efforcés d'abandonner l'idéologie du "lutter contre” de la noblesse d'antan, noblesse d'épée militaire et noblesse de robe ecclésiastique. Ils ont rompu avec la croyance selon laquelle l'enfant est un arbrisseau qui pousse naturellement de travers parce qu'il est vide et sensible à la tentation du Mal. Ils ont compris que l'apologie de l'obéissance faite par les élites d'hier ne pouvait pas forcer un enfant à apprendre à lire, à écrire et à compter. Ils ont compris qu'on ne pouvait pas apprendre à un enfant à parler avec une gégène comme instrument pédagogique. Tous les pédagogues en font la plus ou moins cruelle expérience : l'idéal de co-création consistant à faire avec ce qui est plutôt que de le combattre est la voie la plus juste et la plus efficace.
Hélas, qui fera bénéficier les enseignants eux-mêmes du modèle dont ils éprouvent chaque jour la justesse ? Qui leur offrira une organisation dégageant un lieu et un temps pour le dépassement de soi à travers le dépassement de leurs problèmes les plus concrets, les plus urgents, les plus importants à leurs yeux ? Bref, qui leur offrira une chance de prendre en compte tel ou tel nouveau signal sous la forme d'une information supplémentaire offerte par les neuro-sciences ? Savoir qu'un enfant se noie peut s'avérer une torture lorsqu'on n'a pas la chance d'avoir bénéficié d'un lieu et d'un temps pour apprendre à nager. Idem lorsqu'on n'a pas pu profiter d'un lieu et d'un temps pour échanger avec ses collègues et savoir qui, parmi eux, sait nager. Toute métaphore a ses limites. Comprenez, Monsieur, ce qu'elle vous dit : tout savoir lance un défi d'adaptation à ce savoir. Défi qui, pour être relevé, demande de construire un nouveau savoir-faire et bien souvent aussi, un nouveau savoir être. Quand comprendra-t-on que dire et décréter ne suffit pas ?“
À moi de répondre à l'instituteur en colère qui a déserté il y a plusieurs années.
"Mon cher ami, ce que tu dis-là au sujet des contradictions entre les informations disponibles à un moment donné et les modèles d'organisation concrète véhiculés par les systèmes hérités du passé est pertinent.
Cela m'évoque les contradictions rencontrées partout entre idéal et réalité. Mais avant de le prendre mal, sache que je ne suis pas en train de m'aligner sur un courant de pensée pragmatique qui fait l'apologie du réel en faisant du mot "idéaliste” une insulte. Mais je ne suis pas non plus en train de m'aligner sur le modèle de la pensée binaire qui tend à tout présenter en noir et blanc. Je te demande de poser ton regard sur l'expérience qu'est en train de faire notre humanité, à travers ce petit échantillon qu'on appelle les Français et, parmi eux, une certaine partie de la population.
L'idée de la supériorité du “co-créer avec” sur le “lutter contre” fait son chemin. Elle est en train de s'imposer au monde agricole qui ne peut que constater les limites de l'ancien modèle de l'exploitation agricole responsable de l'appauvrissement des éco-systèmes. Destruction des sols, érosion, pollution… (Sans parler de la destruction des petits agriculteurs eux-mêmes ! )
La sacralisation de l'obéissance est elle aussi en train de perdre du terrain. Tandis que, dans la sphère de la politique, les pouvoirs sont en perte d'autorité, dans la sphère de l'économie, des modèles comme celui de l'holacratie reconnaissent au petit employé une valeur nouvelle, celle de co-créateur du système à travers la résolution de tensions qu'il peut être le seul à détecter sur le terrain qui est le sien. Un système rendu vivant non plus seulement par le haut de la pyramide mais aussi par le bas… Ou plutôt par un ex-bas autant que par un ex-haut, dans un modèle fortement décentralisé.
Si on dessine l'image d'une semence volatile dans l'air du temps cherchant à féconder l'humain, associé au principe de la terre, que voit-on ? Comme toujours, une infime partie des germes sont fécondés. À nous de comprendre pourquoi afin de nous montrer propices à sa germination.
Les fondateurs de l'holacratie nous apportent une première réponse. Dans le monde de l'entreprise, être traité comme un enfant - un irresponsable - n'a pas que des inconvénients. Critiquer le père symbolique qui fait la loi sans avoir à se retrousser les manches et à mettre les mains dans le cambouis, cela présente une certaine forme de confort. La question pour nous est alors de savoir ce que nous acceptons de faire, très concrètement, pour accueillir la co-création entre co-responsables.
Je voudrais t'inviter à une autre réflexion, en réponse à ta colère. Ton travail avec les enfants t'a appris que la seule critique d'un enfant - tant au niveau de ses capacités que de ses pensées, désirs ou comportements - était non seulement stérile mais contreproductives. Le défi pour nous est d'élargir ce regard aux adultes que nous regardions jusqu'à aujourd'hui comme tels. Autrement dit, je t'invite à regarder l'humanité entière comme un peuple d'enfants, bourrés de préjugés hérités de leurs parents, formatés par des conditionnements entretenus par les structures en place, submergés par des émotions qu'ils ne reconnaissent même pas lorsqu'elles émergent et viennent tordre leurs raisonnements, largement inconscients et aveugles, occupés qu'ils sont à survivre dans un chaos intérieur qu'ils tentent par tous les moyens de contrôler… sans doute par peur de perdre le peu qu'ils ont.
Le défi, mon cher ami, n'est-ce pas d'apprendre à être le premier adulte co-responsable et co-créateur au milieu de ces grands enfants qui constituent l'humanité ? Je t'entends penser que je suis en train de savonner la pente du complexe messianique ! Mais Il n'y a pas de complexe messianique qui tienne si tu reconnais que tu es encore un enfant toi-même, et que tu cherches seulement, comme le proposait Le Mahatma Gandhi, à devenir celui que tu voudrais voir à tes côtés dans le monde.“








