3. Il apprit à parler, à lire, à écrire et à penser, mais...
De même qu’on apprend à dessiner sur le papier avec la main, on apprend à dessiner dans sa conscience avec son cerveau en apprenant à parler, puis à lire et à écrire. En ce sens, la pensée est elle aussi une action, même si elle est d’abord tournée vers l’intérieur. Elle permet ensuite cette autre action qu’est la communication.
Comme le dessin figuratif, la pensée est une action de re-présentation : on se remet mentalement en présence d’une réalité qu’on a perçue par ses sens. Pour cela, on utilise essentiellement des mots en oubliant souvent, même à l’école, que le mot, pas davantage qu’un tableau de Magritte, n’est la chose réelle qu’on a voulu représenter. Aucune pensée, aucune parole, aucun écrit n’a le pouvoir de nous faire faire l’expérience de la réalité. Le mot n’est pas la chose.
Une autre limitation vient des mots eux-mêmes, légués par les générations précédentes avec un mode d’emploi et des habitudes qui caractérisent non seulement une langue mais une culture. Si tel mot, dans une culture donnée, est associé à tel concept - comme le mot “je”, par exemple, en français - certains couples mot-concept n’existent pas dans toutes les langues. De plus, les couples mot-concept sont eux mêmes connotés positivement ou négativement selon le terroir culturel et selon l’époque. Ils sont indissociables du prisme culturel de cette nation, de son système de valeurs, de ses croyances, de ses préjugés.
Par exemple, la notion de “croissance économique” a pu, pendant des décennies, être connoté positivement grâce à une association avec l’espoir d’une vie meilleure. Depuis peu, on commence à se rendre compte qu’elle se traduit par un processus exponentiel conduisant tout droit à la surproduction, à l’épuisement des ressources de la planète et à la mise en danger de la vie même. Ainsi, dire “Cela est favorable à la reprise de la croissance économique” est de moins en moins synonyme de “Cela est bon”. La société évolue. Le critère d’évaluation quantitative d’hier est en train de céder la place à un nouveau système de valeurs prenant en compte de nouveaux critères, qualitatifs cette fois.
Une troisième limitation vient du fait que la pensée, contrairement au lexique, ne peut exister indépendamment de son support vivant, à savoir l’individu. Celui-ci, lorsqu’il pense, ne fait pas qu’utiliser des mots pour dessiner sa pensée afin qu’elle puisse apparaitre à d’autres individus. Même quand il prétend être objectif, Il ne peut qu’exprimer un point de vue inhérent à l’endroit où il se trouve, inséparable de son expérience propre à l’exclusion d’autres expériences, inséparable de son histoire personnelle, de sa culture, de son éducation, voire de son tempéramment. N’oublions pas, pour finir, que ces expériences font un tout avec les émotions ressenties en les vivant. Elles sont stockées dans la mémoire tantôt comme de bons souvenirs, tantôt comme de mauvais.
A l’arrivée du message, pour celui qui écoute ou lit les mots censés véhiculer cette pensée de l’émetteur, c’est le cerveau du récepteur qui reconstitue une pensée. Celle-ci est canalisée par les mots, certes, mais elle se construit avec son propre matériel, ses propres connaissances, expériences, croyances, conditionnements culturels ou éducatifs, opinions, émotions, etc. Plus l’individu tente de nier ses émotions, plus celles-ci l’influencent dans l’ombre, sans qu’il en soit conscient...
Finalement, la moindre pensée exprimée à un tiers raconte deux histoires.
Une quatrième limitation tient au fait que, sous l’influence du corps et de la mécanique émotionnelle, très binaires, l'œil du mental a tendance à voir en noir et blanc, là où le monde donne à voir des nuances de gris et de couleurs. Bien ou mal, bons ou méchants, vérité ou mensonge, j’aime ou je n’aime pas...
Penser juste, parler juste, écouter juste, écrire juste et lire juste, dès lors, n’est pas une mince affaire. Cela demande un état de détente émotionnelle, de souplesse, aussi, face à la différence. Cela demande de garder en tête, en arrière plan, certaines qualités fondamentales du réel qui conduisent à l’humilité : le réel est ambivalent, impermanent, infini et insondable...
La découverte du langage, pour moi, n’a pas été la découverte d’une nouveau moyen d’action en vue de réduire ma peine à vivre la séparation dans ce monde. Très tôt, je cherchais la nuance de gris voire la couleur, persuadé qu’on peut tenter de partager une pensée “au plus juste”.
De l’autre Terre d’où je viens, j’ai gardé la nostalgie d’une communication intensément réjouissante, se passant de mots articulés, une communication-communion renforcée par la perception des couleurs, justement, celles qu’émettent les corps.
Très tôt, une fois plongé dans la densité d’un corps de chair, cette nostalgie m’a poussé à tenter de retrouver cette communication-communion d’hier en cultivant la pensée et l’expression.
Hélas, mon espoir contenait en lui-même le germe de mon échec car il me rendait fragile et maladroit. L’émotion de l’espoir déçu, d’abord dans les situations de communication avec mes parents, puis dans les situations nouvelles, est devenue un handicap. Comme le jeune amoureux incapable de déclarer sa flamme sans bafouiller, je suis peu à peu un piètre locuteur, sans doute trop conscient de la taille du défi que constitue la communication.
Un jour, cependant, j’ai fini par comprendre que la communication n’avait pas, pour le commun des mortels, cette fonction de partage d’une pensée profonde, éclairante, qui aide à vivre. Plutôt que d’exiger d’autrui une qualité qu’il n’est pas prêt à offrir, j’ai compris que je devais réviser mes ambitions à la baisse, quitte, peut-être, à patienter jusqu’à la date de mon retour “à la maison”, sur “l’autre Terre”, là où la communion-communication est plus facile.
J’ai appris à rentrer mes griffes et à ravaler ma frustration face aux usages habituels de la communication (qu’il m’arrive encore, hélas, de pratiquer !) :
Tû Tû Turlututu ! Recourir à l’identification dépréciative de la personne - voleur, menteur, abruti... - là où on est face à un acte qui ne fait pas la personne - vol, mensonge, erreur...
La star logorrhéique : Raconter sa vie en monopolisant le micro pendant une heure sans douter une seconde de l’intérêt de ce qu’on raconte pour son interlocuteur.
La lumière du monde : Imposer son diagnostic en jouant au docteur, imposer son cours en jouant au professeur, imposer son procès en jouant au juge.
La connerie : Persister dans l’affirmation d’une contre-vérité en dépit de la preuve apportée.
La communication-protection : Parler de ce qui ne touche pas, de ce qui n’implique pas, de ce qui ne risque pas de déstabiliser en faisant remonter une émotion à la surface, comme réciter son emploi du temps de la journée écoulée.
Le supérieur au-dessus des lois : s’abattre sur un inférieur fusible là où on est coresponsable d’un accident.
La vente forcée, le prosélitisme : Essayer en insistant lourdement de faire adopter sa propre pensée valorisant un livre, un médicament, une religion...














