Prêche sur quelques descentes
Luc 24,51
Lors de la bénédiction qu’il leur donna, il se sépara d’eux et s’offrit, élevé dans les cieux.
Épître aux Philippiens 2,5-11
Il n’a pas compté mettre la main sur son égalité avec Dieu mais il renonça lui-même devenant vide, se donnant tel celui qui sert. Il descendit par humilité se mettant à l’écoute de Dieu jusqu’à la mort mais la mort sur une croix.
– Lors de la bénédiction qu’il leur donna, il se sépara d’eux et s’offrit, élevé dans les cieux. –
C’est pourquoi Dieu l’a élevé et lui donna l’honneur d’un nom au-dessus de tous noms pour qu’au nom de Jésus, tout genou fléchisse au-dessus, à ras du sol et en dessous et que toute langue confesse Jésus Christ en Seigneur à la gloire de Dieu Père.
Prêche
Pour descendre, puis monter, nos pieds nous portent selon les accidents du terrain où nous évoluons. Nous pouvons le faire plus rapidement prenant un ascenseur, par exemple, mais nous ne pouvons jamais monter davantage que ce que nous avons préalablement descendu ni descendre au-delà ce que nous avons déjà monté. Confrontés à ce que raconte Luc, nous sommes tentés de rester immobiles en spectateurs de l’incompréhensible, incapables de mouvement, cloués en notre humanité. Jésus s’élève : est-ce une vision, un fait avéré, une manière symbolique de parler ? Laissons une telle question qui n’a que peu d’intérêt. La difficulté majeure n’est pas celle-ci mais bien notre capacité à nous déplacer. Où allons-nous avec ce que nous avons entendu ?
La montée du Christ est un spectacle dont notre imagination peut s’emparer ; Dieu l’élève dans sa gloire. Soudain, nous sommes pris de vertige en ces hauteurs : comment se représenter Dieu au-delà de tout dans sa majesté ineffable ? La mort de Jésus nous revient en mémoire ; le contraste entre les deux est laissé à notre imagination. La gloire est trop haute, trop vague. Que nous mettons-nous dedans ?
Spectateurs ? Non, nous ne sommes que lecteurs, auditeurs d’un récit qui nous fut transmis. Nous voulons y croire peut-être. Aurions-nous quelque raison de douter de ce qui est au cœur de l’Évangile ? Un acte de foi suppose que ce que nous entendons nous parle sinon à quoi bon ? Croyons-nous en l’ascension ? Non, je crois en Dieu.
Croire n’est même pas de l’ordre de ce qui dépend de nous. Nous, protestants, nous pensons même qu’il s’agit d’un don pur et gratuit de la bienveillance de Dieu à notre égard. La foi manifeste la bonté de Dieu en nous. Notre foi révèle Dieu, un Dieu de salut pour nous.
Que nous apporte l’élévation de Jésus Christ ? Nous voulons bien y croire parce que nous sommes disciples de Jésus. Comment grimper pour le suivre ? « Il se sépara d’eux » – « διέστη ἀπ' αὐτῶν » (Luc 24,51). Il y a une barrière et non un passage entre nous et Dieu. La gloire, non seulement nous ne savons pas trop mais elle est inaccessible ; c’est bien le privilège de Dieu. Nous, nous protestons : soli Deo gloria, « à Dieu seul la gloire » est l’un des piliers de notre foi de la Réforme. Nous protestons que la gloire a quelque chose à faire avec nous. Tournons-nous vers l’humanité du Christ.
En pareille situation de hauteurs, Jésus garde pleinement sa stature d’homme. Il s’offre : « et il s’offrit vers les cieux » – « καὶ ἀνεφέρετο εἰς τὸν οὐρανόν » (Luc 24,51). Si nous lisons bien le texte, nous comprenons que Jésus n’est pas celui qui monte mais qui s’offre.
Pour Jésus, s’agit-il de monter ? Certes, il y a l’indication des cieux qui laisse entendre une ascension. Mais « les cieux » sont une manière pudique de ne pas nommer celui que nous ne pouvons nommer que dans la foi, à savoir Dieu lui-même dans sa gloire. Ainsi, « les cieux » désignant Dieu dans sa gloire, il devient aisé de comprendre le verbe « ἀνεφέρετο », « s’offrir ». Jésus s’offre ; il se remet dans les mains de Dieu. L’attitude ou, plutôt, le mouvement caractéristique est marqué par la confiance en Dieu. La montée physique de Jésus exprime ce qu’il est devant Dieu : celui qui s’en remet totalement à lui. Il se fait lui-même un don de bonheur, bonheur en action de grâce d’être vivant par delà la mort et quelque chose comme un bonheur en Dieu qui accueille l’humanité vivante auprès de lui dans sa gloire pourtant inaccessible. C’est ce que Luc cherche à nous faire entendre : nous ne sommes pas devant un spectacle de bonheur inaccessible mais participants de cette joie pascale du Christ qui s’offre vers Dieu.
Mais la vie humaine est lourde en souffrance ; celle de Jésus l’est particulièrement. Avant de parler de bonheur, il convient de parler de descente sur laquelle il convient aussi de s’entendre : n’est-elle pas forcément marquée par la souffrance, celle du Christ, la nôtre aussi ? Pour s’élever, il faut d’abord descendre. Pour Jésus, il y a une double descente. « Il n’a pas compté mettre la main sur son égalité avec Dieu » – « ὑπάρχων οὐχ ἁρπαγμὸν ἡγήσατο τὸ εἶναι ἴσα θεῷ » (Épître aux Philippiens 2,6). « Il renonça lui-même devenant vide, se donnant tel celui qui sert » – « ἀλλ' ἑαυτὸν ἐκένωσεν μορφὴν δούλου λαβών· » (Épître aux Philippiens 2,7).
Jésus est la manifestation de Dieu parmi nous. L’Évangile, la bonne nouvelle, est que Dieu ne nous laisse pas seuls ; il nous donne le Christ en qui il se révèle. Est-ce un privilège pour Jésus ? Il est le fils de Dieu. Le privilège aurait été celui des hauteurs, de s’y maintenir élevé. Non, précisément, il descend encore. Il se met au service du plus petit d’entre nous. Il manifeste la grandeur de Dieu dans le quotidien le plus humble de nos vies.
Son humilité s’enracine dans l’humus de la vie humaine. Il est pris dans la vie avec ses joies, ses détresses, ses souffrances, sa mort. Jésus écoute Dieu. Il prie ; il fait du bien là où il le peut ; il sert ; il expérimente, dans sa vie d’homme, la joie de révéler la bonté de Dieu dans ce qu’il fait, dans ses paroles. Il nous apprend à dire « Notre Père » à Dieu. Ainsi, l’élévation de Jésus nous intéresse : elle dit quelque chose de notre relation avec Dieu, que nous avons bien voulu tisser en écoutant Jésus vivre parmi nous. Sommes-nous bien sûrs encore d’être spectateurs ?
Une seconde descente peut nous le laisser croire. « Il descendit par humilité se mettant à l’écoute jusqu’à la mort mais la mort sur une croix » – « ἐταπείνωσεν ἑαυτὸν γενόμενος ὑπήκοος μέχρι θανάτου θανάτου δὲ σταυροῦ » (Épître aux Philippiens 2,8). La croix et la souffrance, personne ne souhaite les vivre. Avons-nous le choix ? Jésus eut les siennes. En revanche, souligne Paul, il vit dans l’écoute de Dieu jusqu’au bout, jusqu’à la souffrance de sa mort. Sa confiance en Dieu nous révèle un bonheur de nous apercevoir que la foi est un don donné par Dieu qui n’abandonne pas notre humanité. Et nous ? Comment vivre un tel bonheur de reconnaître la compagnie de Dieu cheminant avec nous dans nos descentes. Il n’est pas absurde, ce chemin d’écouter Dieu lui remettant notre confiance dans ce que nous avons à vivre de plus rude.
Pourtant, Jésus est séparé de nous. Au sens de l’histoire, il nous est inaccessible comme aux disciples précisément à l’ascension. Le verbe n’est pas « s’élever » mais « s’offrir ». En toute rigueur, nous devrions traduire par : « Lors de la bénédiction qu’il leur donna, il se sépara d’eux et s’offrit, élevé dans les cieux ». Comment le peut-il ? Comment le pouvons-nous aussi ? Il ne le peut ; il n’est pas seul. Paul rappelle : Dieu l’a exalté et lui donné un nom au-dessus de tout nom – « διὸ καὶ ὁ θεὸς αὐτὸν ὑπερύψωσεν καὶ ἐχαρίσατο αὐτῷ ὄνομα τὸ ὑπὲρ πᾶν ὄνομα » (Épître aux Philippiens 2,9). Dieu l’élève. Ainsi, ce qu’il convient de considérer n’est pas tant le Christ qui s’élève que Dieu acceptant l’offrande de notre humanité dans sa gloire auprès de lui.
Mais, si Jésus s’offre lui-même à Dieu et le rejoint dans son bonheur de gloire, qu’avons-nous à offrir ? Le verbe de faire offrande se retrouve dans l’idée d’« offrir des sacrifices » – « ὑπὲρ τῶν ἰδίων ἁμαρτιῶν θυσίας ἀναφέρειν » (Épître aux Hébreux 7,27). Une telle action semble, d’ailleurs, être le privilège de Jésus seul : « le Christ une seule fois offert pour porter le péché de beaucoup » – « ὁ Χριστός ἅπαξ προσενεχθεὶς εἰς τὸ πολλῶν ἀνενεγκεῖν ἁμαρτίας » (Épître aux Hébreux 9,28).
En outre, l’idée d’une offrande de sacrifice, de s’offrir en réparation du péché nous est difficile : il s’agit bien d’une descente y compris dans la mort et non d’un sursaut vers le bonheur, n’est-ce pas ? C’est alors oublier Dieu.
Paul met en lumière que l’offrande vers un bonheur suppose bien une descente, une autre particulièrement insolite. Le genou fléchit – « ἵνα ἐν τῷ ὀνόματι Ἰησοῦ πᾶν γόνυ κάμψῃ ἐπουρανίων καὶ ἐπιγείων καὶ καταχθονίων » (Épître aux Philippiens 2,10). Fléchir le genou entraîne un abaissement du corps : il signifie que l’acte d’adoration s’inscrit dans notre chair. Le protestant qui sommeille en nous se réveille et proteste : c’est Dieu seul qui doit être adoré. S’agirait-il de s’abaisser devant celui qui sert ? Ô combien estimable est-il en son humanité, il ne reste pas moins que Dieu, seul, nous est à chérir en vénération.
Paul ne dit pas exactement cela : la descente qu’implique le geste d’adoration s’opère dans les hauteurs, aussi bien que sur terre et en dessous. Autrement dit, notre adoration est matériellement impossible d’autant plus que Jésus s’élève tandis que le regard, lui, s’abaisserait. Jésus n’est pas donné en adoration ; il est séparé de la tentation à l’adorer ; mais notre abaissement du corps impossible à opérer dans les hauteurs, sur terre ou en dessous n’est, de toute façon, rien en regard de ce qu’il faudrait pour atteindre la gloire. Pourtant, le genou qui fléchit mime l’abaissement du Christ. Par ce geste, nous ressentons, en nous, ce qu’il y a dans le Christ (cf. Épître aux Philippiens 2,5) et nous sommes regardés comme des christs par Dieu qui nous élève alors. Nous devenons des seigneurs dans notre petitesse : « et toute langue confesse Jésus Christ Seigneur à la gloire du Père » – « καὶ πᾶσα γλῶσσα ἐξομολογήσηται ὅτι κύριος Ἰησοῦς Χριστὸς εἰς δόξαν θεοῦ πατρός » (Épître aux Philippiens 2,11). Notre descente en adoration est une ascension : nous nous offrons à Dieu de même qu’il « s’offrit vers les cieux » – « καὶ ἀνεφέρετο εἰς τὸν οὐρανόν » (Luc 24,51). Il ne s’agit donc plus de monter ou de descendre mais de confesser la gloire. Jésus s’offre ; l’adoration est d’offrir notre humanité qui écoute Dieu. Adorer devient possible dans la petitesse de celui qui sert et qui écoute Dieu. Dans la pauvreté humaine de Jésus et la nôtre, Dieu manifeste ainsi une bonté à nous faire goûter à son bonheur ; une action de gloire lui est rendue : « par lui, nous offrons un sacrifice de louange à Dieu » – « δι' αὐτοῦ οὖν ἀναφέρωμεν θυσίαν αἰνέσεως διαπαντός τῷ θεῷ » (Épître aux Hébreux 13,15). Dieu seul élève et convoque la louange en ce que nous sommes. Il faudrait dire : le jeudi de l’offrande d’un bonheur à Dieu. Et si s’offrir comme Jésus pour la joie de Dieu était le salut ?
Amen.











