André Comte-Sponville est l’un des philosophes les plus en vogue. Normalien, il est agrégé de philosophie et docteur en lettres. Il s’est fait connaître par la parution de son Petit Traité des grandes vertus en 1995. Chevalier de la Légion d’honneur, il obtient le Prix La Bruyère. Il défend une éthique dont la valeur cardinale est la raison — il s’inspire d’Épicure, des stoïciens, de Montaigne et…
À sa naissance, Alexandre Jollien est étranglé par le cordon ombilical mais y survit. Atteint depuis d’athétose, il peine à contrôler les mouvements de son corps, mais son cerveau, lui, jongle avec les notions les plus compliquées de la philosophie. Car la découverte de Socrate, à tout juste 14 ans, bouleverse sa vie.
Bergson, dans Les données immédiates de la conscience, définit son concept de “durée”. Il s’engage alors dans une révolution intellectuelle aux conséquences surprenantes et qui peut se résumer en ces termes : “Le temps n’est pas de l’espace ! ” Qu’est-ce que cela signifie exactement ?
BERGSON – C’est quoi la conscience ?
Marylin Maeso : « Au motif d’expurger les préjugés, on infantilise le lecteur et on appauvrit la littérature »
La profession de « lecteur en sensibilité » qui, aux Etats-Unis, se propose de traquer dans les manuscrits tout ce qui est susceptible d’offenser une minorité, substitue aux préjugés une autre forme d’appauvrissement, s’inquiète, dans une tribune au « Monde », la philosophe.
Tribune. On a tort de dire que « l’art se moque de la morale », selon la formule consacrée. C’est occulter la longue lignée des artistes engagés qui ont insufflé à leurs écrits l’incisivité de l’épée, fiers qu’ils étaient d’apporter leur pierre à l’édifice des justes combats. Mais se mettre au service d’une noble cause n’est pas s’y asservir. La nuance réside dans l’entière liberté que le créateur préserve farouchement, quitte à s’attirer les foudres de ses contemporains.
Ce débat millénaire est aujourd’hui relancé par le phénomène des « sensitivity readers » américains, recrutés par des écrivains ou éditeurs pour repérer et expurger des manuscrits toute expression de préjugés susceptibles de heurter la sensibilité des lecteurs issus de minorités. Un reportage a été récemment consacré par France 24 à ces « relecteurs en sensibilité ».
Doit-on voir en ces relecteurs les dignes héritiers d’Hugo, clamant, dans son William Shakespeare : « Ah ! esprits ! soyez utiles ! servez à quelque chose. Ne faites pas les dégoûtés quand il s’agit d’être efficaces et bons. L’art pour l’art peut être beau, mais l’art pour le progrès est plus beau encore » ? Ou ne sont-ils que les rejetons de la tranchante Anastasie ?
Faire un sort aux stéréotypes
Si l’objectif est de sortir la littérature de ses ornières pour lui imprimer les aspérités bigarrées qui donnent tout son relief à l’humanité, force est de constater que nombre d’auteurs n’ont pas attendu l’œil des sensitivity readerspour, dans leurs œuvres, faire un sort aux stéréotypes. Songeons au roman de Virginie Despentes King Kong Théorie (Grasset, 2006), qui déchire le carcan de l’éternel féminin en parlant « pour les moches, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, toutes les exclues du marché de la bonne meuf » et dynamite son pendant masculin, ce « piège pour les deux sexes » déconstruit par Olivia Gazalé dans Le Mythe de la virilité (Robert Laffont, 2017).
Songeons également au roman autobiographique Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage, publié, en 1969, par Maya Angelou, figure du mouvement américain pour les droits civiques, où elle démontre par l’exemple le pouvoir transformateur et libérateur de la littérature contre le racisme.
Quant à la littérature jeunesse, si importante dans la formation des esprits qui ont besoin de pouvoir s’identifier à des personnages pour se construire sans complexes, le diptyque Les filles peuvent le faire… aussi !/Les garçons peuvent le faire… aussi !, de Sophie Gourion et Isabelle Maroger (Gründ, 2019), prolonge dignement un travail salutaire de dépoussiérage. Il invite les enfants à faire fi des stéréotypes de genre et à ne pas censurer leurs goûts et leurs envies par crainte d’être socialement stigmatisés : on n’est pas moins fille en pirate qu’en princesse, et pas moins garçon en danseur étoile qu’en pompier.
Appauvrissement de l’art
Mais la démarche des sensitivity readers est tout autre. Il ne s’agit plus de combattre les poncifs en opposant aux œillères une fenêtre ouverte sur un monde pétri de nuances et de différences, loin des clichés en noir et blanc qui vident le réel de sa chair, mais de leur substituer une autre forme d’appauvrissement. Appauvrissement de l’art, d’abord, sommé de se plier à la loi du marché, aiguillonnée par des réseaux sociaux désormais nantis du pouvoir de faire annuler des commandes d’éditeurs à la force de l’indignation collective.
La peur de la censure, si bien intentionnés soient les motifs de cette dernière, n’a jamais fait bon ménage avec la liberté créatrice. En particulier dans un contexte où le second degré et le jeu de décalage en connivence avec le lecteur – permis par l’ironie qu’affectionnaient les philosophes des Lumières – sont aujourd’hui souvent décriés et accusés de servir d’alibi à la diffusion de préjugés coupables.
Mais c’est le réel lui-même qui fait les frais de cette restriction du domaine de la plume, puisque la suppression systématique de tout ce qui est jugé potentiellement offensant équivaut à un retouchage en règle, à la façon de ces images « embellies » sur Photoshop. Croire qu’on fait évoluer les mentalités en effaçant leurs biais, n’est-ce pas se féliciter d’avoir nettoyé le salon quand on n’a fait que planquer la poussière sous le tapis ? Laisser, au contraire, les préjugés s’exprimer dans l’art, c’est consentir à ne plus dissimuler honteusement ses défauts : une manière de jauger le chemin parcouru, et d’estimer celui qui demeure devant nous.
C’est aussi une preuve de confiance et une marque de respect envers le lecteur, qu’on infantilise à force de vouloir l’épargner. Une littérature qui se met au diapason de la fragilité présumée de son public peut-elle encore nous faire réfléchir, nous provoquer, nous malmener pour nous inviter à être acteurs critiques de notre lecture, et non simples récepteurs satisfaits ?
Ajout de nouveaux stéréotypes
Au-delà de ces inquiétudes sur le musellement arbitraire de la création littéraire, c’est la cohérence même de l’initiative qui doit être interrogée. Car confier à une personne issue d’une minorité donnée la charge de déterminer, pour l’ensemble du groupe dont elle est censée être représentative, ce qui est ou non acceptable revient à ajouter de nouveaux stéréotypes à la longue liste de ceux qu’on prétend déconstruire.
Le paradoxe de ces relecteurs est qu’ils vident la sensibilité de son irréductible singularité en prétendant établir des étalons universellement valables. Comment voir un progrès dans un geste qui se veut émancipateur mais qui ne fait qu’enfermer les individus dans de nouvelles cases aseptisées ? A l’heure où certains pans de l’antiracisme tendent à s’accommoder de la banalisation des insultes comme « nègre de maison ! », « Arabe de service ! » et autres « collabeur ! » lancés à la figure des individus auxquels on reproche de ne pas penser et s’exprimer comme leur sexe, leur orientation sexuelle ou leur couleur de peau le commandent, nous avons plus que jamais besoin d’un art qui assume la divergence et le refus des scripts préétablis. Pour nous rappeler que le progrès collectif ne se gagne pas sur la négation de l’individualité, mais sur l’acceptation d’un pluralisme, qui, seul, peut empêcher l’humanité de s’épuiser dans le standard. La diversité s’affirme par l’acceptation du désaccord, et non par l’alignement forcé.
Marylin Maeso est essayiste et professeure de philosophie dans le secondaire. Elle a publié « Les Conspirateurs du silence » (Editions de l’Observatoire, 2018).