[Niels Bohr à propos de la religion]
Récemment, je me trouvais avec Dirac dans une exposition de peinture ; il y avait là un paysage italien de Manet, représentant une scène au bord de la mer et peint en couleur gris-bleu magnifiques. A l’avant-plan, on voyait un bateau, et à côté de celui-ci, dans l’eau, un point gris foncé dans la présence semblait difficile à justifier. Dirac dit : « Ce point n’est pas admissible. » Ceci est évidemment une curieuse façon de regarder une œuvre d’art. Mais sans doute avait-il raison. Dans un bon travail artistique, tout comme dans un bon travail scientifique, chaque détail doit être fixé de façon nette, il ne doit y avoir rien de fortuit.
Néanmoins, on ne doit sans doute pas parler ainsi de la religion. Il est vrai que le concept d’un Dieu personnel m’est étranger, à moi aussi, tout comme à Dirac. Mais on doit tout de même se rendre compte, avant toutes choses, que la religion n’utilise pas du tout le langage de la même manière que le fait de la science. Le langage de la religion s’apparente davantage à celui de la poésie qu’à celui de la science. De prime abord, certes, on aurait tendance à penser que dans la science il s’agit d’obtenir des informations sur des fait objectifs, alors que dans la poésie il s’agit de réveiller des sentiments subjectifs ; comme la religion, de son côté, prétend à une vérité objective, elle devrait plutôt être soumise aux critères de vérité de la science. Mais cette division du monde en une face objective et une face subjective me paraît ici beaucoup trop radicale. Si les religions ont de tout temps utilisé le langage des images, de paraboles et des paradoxes, cela signifie sans doute qu’il n’existe pas d’autres possibilités de saisir la réalité qui est visée ici. Cela ne veut pourtant pas dire que ce ne soit pas une réalité authentique. Décomposer cette réalité en une part objective et une part subjective, cela ne nous avance pas beaucoup.
Pour cette raison, je considère comme une libération intellectuelle le fait que l’évolution de la physique au cours des dernières décennies nous ait appris combien problématiques sont les notions d’ « objectif » et « subjectif ». Ceci a commencé déjà par la théorie de la relativité. Autrefois, l’affirmation selon laquelle deux évènements étaient simultanés était considérée comme une constatation objective pouvant être reproduite de façon univoque par le langage, et par conséquent pouvant également être contrôlée par n’importe quel observateur. Aujourd’hui, nous savons bien que cette notion de « simultanéité » contient un élément subjectif, en ce sens que deux évènements qui doivent être nécessairement considérés comme simultanées par un observateur au repos ne sont pas forcément simultanées pour un observateur en mouvement. Et cependant, la description relativiste est objective en ce sens que chaque observateur peut déterminer par un calcul que ce que l’autre observateur a perçu ou percevra. Il n’en reste pas moins que l’on s’est éloigné de l’idéal d’une description objective dans le sens de la vieille physique classique.
En mécanique quantique, on tourne le dos de façon beaucoup plus radicale encore à cet ancien idéal. Ce que nous pouvons transmettre dans un langage objectivant au sens de la physique antérieure, ce sont seulement des affirmations concernant les faits. Par exemple : « En ce point, la plaque photographique est noircie » ; ou encore : « Ici se sont formées des gouttelettes de brouillard ». Là, on ne parle pas des atomes. Mais ce qui peut être déduit pour l’avenir de la constatation ainsi faite, cela dépend de la manière dont la question est posée sur le plan expérimental ; et cette manière est choisie librement par l’observateur. Dans ce contexte, il est évidemment indifférent que l’observateur soit un homme, un animal ou un appareil. Mais la prédiction concernant les phénomènes futurs ne peut pas être faite sans référence à l’observateur ou au moyen d’observation. En ce sens, dans la science actuelle, toute situation physique comporte des aspects objectifs et subjectifs. Le monde objectif de la science du XIXème siècle était, comme nous le savons maintenant, un concept-limite idéal, mais non la réalité. Il sera certes nécessaire également à l’avenir, à chaque confrontation avec la réalité, de distinguer la face objective de la face subjective, de faire une coupure entre ces deux faces. Mais la position de cette coupure peut dépendre du mode d’observation ; elle peut jusqu’à un certain point être choisie arbitrairement. Il me semble donc tout à fait compréhensible que l’on ne puisse pas discuter du contenu de la religion dans un langage objectivant. Le fait que les diverses religions cherchent à reproduire ce contenu selon des formes spirituelles très différentes ne justifie donc pas une objection contre le noyau même de la religion. Peut-être devrait-on concevoir ces diverses formes comme des modes de description complémentaires qui s’excluent certes mutuellement, mais qui se conjuguent en ce sens que c’est l’ensemble de ces modes qui fournit une idée de la richesse qui émane de la relation des hommes avec le grand contexte général.