Nouvelle édition de À Rebours, par Pierre Jourde, illustrée de gravures d'Auguste Lepère
Bénédicte Jarrasse
seen from United States
seen from Norway
seen from United States

seen from Malaysia

seen from Germany
seen from China

seen from Türkiye
seen from China
seen from Germany

seen from United States
seen from Türkiye
seen from United States
seen from Netherlands

seen from United States

seen from Trinidad & Tobago

seen from Mexico

seen from Germany

seen from Malaysia
seen from Mexico
seen from China
Nouvelle édition de À Rebours, par Pierre Jourde, illustrée de gravures d'Auguste Lepère
Bénédicte Jarrasse
La littérature est pour moi une quête difficile, sans fin, de la réalité, au sens que Proust donnait à ce terme. Voilà pourquoi je considère mon travail d’écrivain comme de l’anti-journalisme. Il ne s’agit, en aucune manière, d’« édifier ». Il s’agit en écrivant de rendre au réel ses droits, contre ce pseudo-réel envahissant, parasite des consciences, que crée le discours journalistique, avec son langage pauvre, ses mimétismes, ses formules convenues éternellement réitérées, sa sensiblerie, sa veulerie, ses euphémismes et ses stéréotypes. La littérature a pour fonction d’informer le réel de sa force et de sa complexité. C’est en ce sens que l’écrivain est responsable.
Pierre Jourde, Le Magazine des Livres, n°6, septembre/octobre 2007
Nous vivons une époque formidable. D’un côté, il est entendu, du moins pour ceux qui se veulent modernes, d’opinions avancées et tout ça, que la littérature est libre, qu’elle n’a plus vocation morale et didactique comme jadis, que le mal, la cruauté, la violence, le sexe sont son affaire. D’un autre côté, ça moralise de partout. Et la moraline a changé d’origine. Naguère elle était plutôt distillée à droite, dans les alambics du Figaro. A présent c’est à gauche qu’on la fabrique à pleines bonbonnes, au nom du respect des différences, du féminisme, de la lutte contre le racisme et pour les droits de l’homme, tout ce qu’on voudra.
Pierre Jourde, Confitures de culture
http://pierre-jourde.blogs.nouvelobs.com/archive/2014/12/05/les-nouveaux-censeurs-549160.html
Les vrais écrivains sont ceux qui peuvent bâtir un monde avec très peu de choses, ou bien ceux qui ne se laissent pas submerger par une expérience trop violente. Ce n’est pas la nature extérieure de l’expérience qui est en question je crois, mais sa résonance interne. Équilibre infiniment délicat, où la possibilité de tirer une vérité artistique de l’expérience tient à la capacité de celle-ci à mobiliser des zones profondes de la psyché sans trop les dévaster.
Pierre Jourde, Confitures de culture
http://pierre-jourde.blogs.nouvelobs.com/archive/2016/09/03/est-ce-l-experience-qui-fait-l-ecrivain-590113.html
Pierre Jourde
Jusqu’à présent, la qualité des médias audiovisuels, public et privé confondus, n’était pas vraiment un sujet. Puis le président de la République découvre que la télévision est mauvaise. Il exige de la culture. En attendant que la culture advienne, l’animateur Patrick Sabatier fait son retour sur le service public. En revanche, des émissions littéraires disparaissent. C’est la culture qui va être contente.
Dans Pays perdu, publié en 2003, Pierre Jourde dépeignait son village familial d’Auvergne. Centré autour des obsèques d’une adolescente (la fille d’amis paysans), son magnifique récit rendait hommage à la rudesse paysanne du Cantal, à ces terres archaïques soustraites au temps, à ces maisons aux murs épais où la lumière pénètre à peine, comme pour mieux perpétuer les secrets qu’elles protègent. Un pays où les corps de ceux qui le façonnent et l’exploitent sont « travaillés par le froid, la neige, l’acidité du vent », où la solitude s’impose en maître, solitude qu’on terrasse à coups d’alcool fort. On sait les haines que l’auteur s’était attirées, parmi cette poignée d’habitants qui s’y étaient reconnus, s’y étaient sentis insultés et trahis. Il avait fallu [...]
Tu savais ce qui pourrait arriver. Le corps de la violence, sans l'étreindre tout à fait, tu l'avais effleuré à plusieurs reprises dans le passé. Tu avais renversé et martelé de coups de poing un autre valet de ferme, adolescent celui-là, qui travaillait avec son frère pour le fermier d'en face, là encore sans trop savoir comment vous vous étiez retrouvés là, par terre, à côté du four banal du village, tant ces choses se produisent comme les métamorphoses jaillissant de la baguette des sorcières. Guère plus qu'une bagarre d'adolescents. Tu avais, un hiver, mesuré ta force à celle de tes futurs agresseurs, sans imaginer que vos bagarres feintes dans la neige prendraient un jour un tour sérieux. Mais enfin, tu savais bien. Cette rudesse même était consubstantielle à ce que tu aimais là-haut, et dont tu avais tenté de faire un portrait dans le livre. La beauté sans mièvrerie, la beauté difficile, qui vous rejette ou qui vous agresse, celle de la forêt où l'on s'égare, du sang rouge sur le corps de la bête noire fraîchement abattue, des hameaux déserts qui retournent lentement à la pierre, des busards posés sur les barbelés, des millions d'étoiles froides qui envahissent les nuits et dont le regard multiple t'évoquait celui des araignées embusquées au fond des chiottes rudimentaires installées au fond du garage, présences condensées dans ces huit lueurs avides. Il n'y avait pas de tendresse à attendre.
Pierre Jourde / La première pierre / Gallimard / 2013.