Thibaud Grand, Hiéroglyphe Post-Moderne, Paris, 1991.
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Thibaud Grand, Hiéroglyphe Post-Moderne, Paris, 1991.
"Bref." la série méta-post-moderne ?
Le post-modernisme c’est un terme désuet employé par les créatifs il n’y a pas encore si longtemps dans les agences de publicité pour justifier auprès des annonceurs des campagnes imbitables mais « tellement branchées ». L’idée pseudo-scientifique derrière ce terme repose sur un principe simple : autrefois, les téléspectateurs étaient un peu simples et pas très éduqués ni aux stratégies publicitaires ni aux images animées, tant et si bien que dans une pub pour la lessive, il suffisait de dire : « Achetez Omo car Omo lave plus blanc ! ». Mais depuis quelques années (depuis l’arrivée de MTV il paraît), les téléspectateurs sont devenus des savants de l’image et de la publicité, tant et si bien qu’il suffit désormais de faire dire « Omo-micro et crapotobastafuite » à un chimpanzé pour que le message passe quand même (et mieux). Un dispositif post-moderne c’est donc, pour schématiser, un dispositif qui mise et anticipe sur la reconnaissance par le récepteur des formes médiatiques en présence afin de produire un effet de connivence ou de second degré.
Le concept de post-modernisme a donc peu ou prou eu son heure de gloire, mais depuis l’arrivée des nouveaux médias et du web 2.0 il s’est fait bien plus rare. Bref. est une mini-série qui est diffusée (presque) tous les soirs dans le Grand Journal de Canal+ et dont l’analyse du degré de post-moderniste pourrait sans doute nous éclairer :
-Post-moderne niveau 1 : Kyan (l’homme à tout faire de la série) a vu tous les films et toutes les séries du monde, et il sait par exemple exactement quand dans une bande annonce on suspend la musique au moment de la phrase comique ou comment les acteurs américains utilisent le doublé-chuchoté. C’est un enfant de la génération post-moderne.
-Post-moderne niveau 2 : car au lieu de faire une série qui démonte les effets stylistiques dans la fiction, il s’est dit, je vais faire encore mieux (en fait il l’avait fait dans une première vie) : les utiliser au premier degré dans ma production. Et ça marche. Mais ça marche aussi et surtout car ils sont légèrement ironiques. Donc connivence et second degré post-moderne (« je sais que vous savez que j’utilise les effets de façon exagérée et grossière, mais que c’est quand même efficace »).
-Post-moderne niveau 3 : car il a inventé originellement un format court sur Internet qui permet de s’intégrer à la télévision. Il y aurait donc une sorte de transfert médiatique d’un média vers l’autre. Mais le vrai tour de force c’est d’avoir réussi à faire le transfert inverse : d’avoir inventé un format court à la télévision qui semble être écrit pour être repris sur Internet: tant et si bien que beaucoup de personnes connaissent Bref. davantage grâce aux réseaux sociaux qu’à la télévision (on regarde Bref. surtout au bureau). Bref. est un dispositif dont la forme est née sur Internet mais dont le sujet est la parodie des formes télévisuelles : ce qui en fait un objet hybride inédit.
-Post-moderne niveau 4 : Parce qu’en faisant un format prêt à être partagé en ligne, il devient aussi un format prêt à être parodié : parce que Bref. est une parodie des effets stylistiques classiques dans la fiction télévisuelle, rien de plus facile que de parodier une parodie. Pas étonnant donc de voir autant de parodies circuler en si peu de temps.
Au final, Bref est une série qui fonctionne bien avant tout car elle est bien jouée et bien réalisée, et dont la durée de vie semble infinie (car les parodies fictionnelles sont inépuisables). Dire qu’elle est méta-post-moderne ne répond pas à la question cruciale : quand on regarde Bref. sur Internet, on regarde quoi au juste ? de la télé ? une fiction post-moderne transmédiatique qui est née d’Internet et qui parodie Internet en train de parodier la télévision ? Bref, à voir.