Un homme assit sur un rocher regarde l'horizon. Il pense au monde, aux choses qui l'a faite dans sa vie, et certaines qu'il regrette amèrement. Une erreur, une simple erreur et le voilà assit à regarder l'horizon.
L'homme sourit à son visiteur et fait trembler la chaîne de ses mains et de ses pieds. Enchaîné, il regarde l'horizon s'assombrir sous les ailes du faucon, celui qui lui dévore le foie chaque jour. Encore une mauvaise journée.
La malédiction de la mémoire.
Une salle d'attente aux murs blancs tranche avec des chaises au dossier rouge vif et des aquarelles de paysages bleutées. Les rideaux blancs et les volets clos isolent la pièce et plongent ses patients dans une naissance de crépuscule.
Un grand homme ouvre la porte et appelle le patient d'une voix forte. Celui ci se lève, d'un bond, lui serre la main sans sourire et entre.
« Bonjour, Docteur Œdipe »
Dégarni, les cheveux blancs courts, Œdipe porte une barbe tout aussi courte cachant légèrement sa bouche. Grand, très grand, son nez fort met en valeur ses yeux blancs d'aveugle qu’il ne cache jamais. Son costume noir de jais renforce son aspect sévère; seul sa facétie de porter une écharpe rouge autour du cou égaye sa silhouette. Il porte sa canne d’aveugle de sa main gauche énorme mais n'a pas l'air d'avoir besoin de s'en servir.
« Bonjour, Monsieur Pastoureau».
Le jeune homme blond fixe ses yeux bleus gris sur les différents coins de la salle de psychanalyse. Le bureau noir face à lui d'abord ensuite l'unique fenêtre au store fermé et le divan rouge, objet qui lui tire une marque de perplexité.
« Vous pouvez vous asseoir... »
Le jeune homme s'assoit doucement sur son fauteuil. Il essuie lentement la fatigue de son visage, remonte ses lunettes et pose son sac. Son sweat et son jean troué d'étudiant marquait avec son visage anxieux, presque déjà vieux.
Œdipe cherche de ses deux mains le bord de son bureau. Il connaît parfaitement sa pièce mais on ne sait jamais : il s'y agrippe tout en restant campé sur ses deux jambes de colosse. Il commence à parler en cherchant le pied de sa chaise avec sa canne.
«C'est monsieur Orphée qui vous envoie, Alexandre ?»
Le jeune étudiant sourie. Lorsqu'il sourit, tout sourit avec lui : ses yeux se brident, son nez se retrousse, et ses dents laissent apparaître ses gencives roses.
« Vous lui ressemblez un peu ! »
Œdipe rit en guise de réponse et se pose précautionneusement sur son fauteuil.
« Aaaaah, si vous le dites. Je ne sais pas vraiment en fait...je ne l'ai pas vu depuis longtemps...»
Alexandre cesse de sourire et se gratte la tête.
« Vous savez pourquoi vous êtes là, Monsieur Pastoureau ? »
« C'est notre première et dernière séance pour soigner « votre problème ». Nous allons faire rapidement connaissance, je vous hypnotiserais et le problème aura disparu à votre réveil... »
Le psychanalyste disait cela comme si c'était évident. Soigner en une séance ? Bénévolement ?
« Mais vous croyez vraiment qu'en une séance... » essaye Alexandre.
« Bien sur » Il continue sur le même ton monocorde « Vous n'auriez rien à débourser : Monsieur Orphée prendra à sa charge les frais de la séance.»
« C'est bien aimable à lui... »
« Vous me faites confiance ? »
Alexandre croise les yeux blancs de son nouveau médecin. Mêmes vides, ils affichent, et le jeune homme se demande encore comment, une autorité et une force inébranlables. L'étudiant essuie de nouveau son nez et sa barbe et acquiesce finalement.
Œdipe se lève et invite Alexandre à s'allonger sur le divan. Alexandre ne se pose même pas la question du comment il a deviné sa réponse et fait trois petits pas pour se coucher. Œdipe s'assoit derrière lui et lui pose sa large paluche sur l'épaule.
« N'ayez pas peur. La séance ne durera pas longtemps... »
Alexandre se détend un petit peu. Il se love plus confortablement sur le divan, remonte de nouveau ses lunettes et fixe le plafond.
« Alors, quel est votre problème ?»
« NARCISSE !! ÇA COMMENCE !! »
La voix a un léger accent : le r de Narcisse est roulé. Puissante, elle reste claire et tenue.
« BON SANG !! NARCISSE, JE TE DIS QUE ÇA COMMENCE ! »
Elle fait quelques pas qui résonnent sur le parquet de bois. Au premier étage du cabinet, passant devant l'escalier en colimaçon, la jeune fille ouvre la porte au fond d'un couloir et voit l'innommable.
Le jeune garçon est assis et ne l'a pas écouté. Ses cheveux blonds bouclés presque blancs, ses grands yeux bleu vert en amande et ses lèvres fines, mis en valeur par son nez droit se reflètent dans les multiples miroirs de la chambre. Il pose comme si chaque grain de sa peau blanche savait qu’il était beau.
L’odeur particulière de son corps d’adolescent envoûte à provoquer des vertiges : sa toxicité est à l’image de sa beauté impressionnante. Ce plus bel homme du monde ne restait pas de marbre face à lui même. Il se relève, prend son miroir à main à côté de lui et sort sans un regard pour sa voisine de chambrée. Elle se retourne énergiquement pour l'intercepter mais sent quelqu'un d'autre dans son dos.
« Aaaaaaaaaaah ! Ah, c'est toi Écho ? »
La jeune fille frêle et transparente surprend tellement elle est commune. Pas vraiment belle, on ne sait jamais ce que ressent cette brune aux yeux noirs et aux cheveux mi-longs. Son nez long, sa bouche petite, ses mains fines et blanches sont figés dans l’insensibilité d'un automate.
« Allez, la séance a commencé. On doit descendre. »
La voix était détonné, sans musique, robotique.
« La sorcière, c'est Cassaaaaaaandre ! » rigole Narcisse.
«Ssaaaaaaaaaaaaassaaaaaan...dre »
La Brune orientale leur lance un regard sévère. Belle aussi, au corps élancée, son regard porte en elle autant d'exaspération que de désespoir ! Ses cheveux fins et raides, son nez aquilin, sa bouche pincée car irritée de n’être jamais entendue la rendent encore plus fragile mais sans qu’on ait pitié d’elle. Sa noblesse naturelle ne l’empêche jamais de hurler ou de se plaindre, surtout vis à vis de ses amis.
Ils se dirigent vers le living-room : un cliché de salon anglais avec billard, lustre somptueux et table circulaire le tout sur un parquet ciré et lumineux. La faible buée de la fenêtre et la branche enneigé visible du petit fauteuil crème sont voilés par des rideaux verts transparents. Une immense fausse cheminée blanc marbre cache une petite ouverture. Les trois camarades y entrent sans sourciller.
« Je suis étudiant en Histoire... Oh, j'adore l'Histoire, vous savez ? C'est la chose qui explique tout ! La vie, la mort, le monde, l'être humain, la nature, les sciences, jusqu'à notre mode de pensée et nos philosophies ! Il n'y a pas plus totalitaire que l'Histoire... »
Œdipe sourit à l'ironie du propos.
« Connaître l'Histoire, c'est savoir TOUT et expliquer TOUT ! C'est le summum de l'ambition de la connaissance du monde. Il n'y a pas plus mégalo-maniaque, plus impie, plus blasphématoire que d'être historien. Mais j'ai l'impression de le payer aujourd'hui. »
Alexandre soupire doucement.
« Je connais bien Mélanie depuis longtemps maintenant... deux ans. Lors de mon entrée en Fac. Je l'aime, toutes ces conneries là, pas dis méchamment bien sûr mais si je n'avais pas dis ça, ça aurait fait vraiment niais... »
Le psy reste concentré et a cessé de sourire.
« Elle a tout de plus que moi, Mélanie. Plus distinguée elle est plus posée et plus drôle mais c'est une madame-je-sais-tout en puissance ! Bon, comme tous les historiens en fait... Il n'y a pas plus redresseur de torts que cette fille ; avec une envie d'apprendre et de faire apprendre aussi dévorante que la mienne.»
« Oui, dévorante. Gloutonne, vorace, goinfre et goulue... »
Œdipe repose sa main sur l'épaule du jeune homme qui s'endort doucement.
« Qu'est ce que vous arrive, jeune homme ?»
L'étudiant continue à répondre sous l'effet de l'hypnose. Sa voix est moins assurée depuis quelques temps, comme s'il tenait au bord d'un précipice.
« J'oublie...... j'oublie les choses. »
« Les souvenirs oubliés ne sont pas perdus, disait Freud. »
« Alors ce sont des souvenirs que j'ai détruit...je ne me souviens plus de rien ! »
Ses mains se crispent sur le divan. Ses dents du haut mordent violemment la lèvre inférieure comme un petit enfant de cinq ans.
« Vous vous souvenez pourtant de l'Histoire sans que je n'en ai rien à y redire ! »
Alexandre a un tressaillement.
« Je ne la connais que trop bien ! ».
Sortant du placard dans le dos du médecin et de son patient, Cassandre, Narcisse et Écho avancent lentement dans la pièce. Œdipe leur mime un geste d'attente, il sait déjà. Alexandre reprend :
« C'est elle qui détruit mes souvenirs !! J'oublie tout !!! MA FAMILLE !! MES AMIS !! MÉLANIE !!».
Il ouvre ses yeux brusquement. Ils sont devenus aussi blancs que ceux d'Oedipe. La pupille et l'iris ont disparus derrière un voile blanc opaque. Il tressaille. Œdipe replace sa main plus fermement encore sur l'étudiant et lui dit d'une voix douce.
« On va vérifier ça, Alexandre ».
Narcisse s'approche et se regarde dans les yeux blancs : les miroirs de l'âme étaient ouverts. Cassandre et Écho lui prient les mains tandis que Narcisse avance sa tête comme s'il cherchait le fond d'un lac.
Un mur d'eau devant eux leur renvoie leur belle image. Ils le traversent, l'épousent… Le reflet se referme. Chaque petite goûte d'eau roule sur leur peau et revient à sa place comme si elle n'a jamais existé.
Ils sont désormais dans son âme.
Une porte bleue dorée grande ouverte les accueille.
A sa traversée, un basculement des sens s'effectue. Le dessus le dessous puis la gauche la droite et ensuite les couleurs s'inversent donnant un aspect saccadé à cette traversée du portail jusqu'à donner des hauts-le-cœur. Un long rideau noir glisse sur leurs yeux, leur nez et leur bouche. Leur cerveau s'enclenche comme s'ils étaient dans un rêve.
Ils sortent de terre, et le paysage de l'âme leur laisse contempler un immense temple de marbre et une femme assisse au bord des marches : Mnémosyne.