manifeste pour des débats moins ennuyeux: supprimons l'égalité des temps de parole
Animer un débat politique. D'expérience, je peux vous assurer que ce n'est pas ce qu'il y a de plus plaisant. Un peu comme un entraîneur sur un banc de touche, c'est assez rageant de ne pouvoir entrer sur le terrain. Car journalistiquement, l'exercice est assez frustrant. Il s'agit d'animer, de présenter, d'ordonner. Mais il n'est pas question de se substituer aux débatteurs. Il faut rester en retrait. Les vedettes ce sont les invités. Lors d'un débat avec Marine Le Pen, trouvant la contradiction un peu lente à venir, j'avais opposé un argument à son discours. A la fin de l'émission, je m'étais fait incendier par la représentante du parti socialiste sur le plateau, qui me reprochait de lui avoir coupée l'herbe sous le pied et de m'être exprimé à sa place.
Mais animer un débat est surtout très désagréable, parce que vous avez constamment dans l'oreillette la scripte du débat qui vous hurle: "Machin a trop d'avance, ne le relance plus, machine est en retard, pose lui une question n'importe laquelle". En genéral à la moitié de l'émission, l'obsession de l'égalité des temps de parole prend le pas sur le sens du débat. Au bout d'un moment, on n'écoute même plus ce qui se dit, on devient un strict comptable de la parole, un simple huissier d'une règle d'or rhétorique, aussi fébrile qu'un trader qui revend à la hausse ou à la baisse ces stocks de blabla. Les incessants rappels au minutage nuisent au rythme de l'émission. Mais surtout, cet encadrement empêche la confrontation et l'emballement, l'improvisation créatrice et le happening incertain. L'égalité des temps de paroles est la principale responsable de débats trop sages. Il transforme l'échange d'idées en juxtaposition de communiqués. Une solution: supprimons la!
Contre argument: je suis un partisan d'un darwinisme politique incompatible avec l'expression démocratique. Dans la jungle de l'éloquence, j'encourage la lutte où seuls les plus forts en gueule survivront. Nous reviendrions au temps de Rogomme et Stentor, où il ne serait pas possible de trouver plus de dix justes. Faux. Le vainqueur dans un débat n'est pas celui qui monopolise la parole, c'est celui qui parle au bon moment. Quelqu'un qui s'agite beaucoup, qui fait des effets de manche, qui écrase les autres, cela se voit. Et cela déplait. Evidence qui mérite d'être rappelée. A la télé, l'image peut contredire le son. Pour reprendre la métaphore libérale, l'image régule le marché du son sans avoir besoin de l'intervention de l'état présentateur.
ET puis démocratiquement, sur une émission de deux heures, cela n'a aucune importance que X ait parlé 5 minutes de moins que Y. L'acte démocratique, il est dans l'invitation. Que tout le monde soit représenté sur le plateau. LCP, à une époque avait tenté l'expérience d'un moment de débat sans journaliste modérateur. Il s'agissait d'un débat à deux. L'imaginer pour un plus grand nombre de personnes est plus osé. Mais ca vaudrait le coup d'être tenté. Ce serait un profond révélateur de personnalité. Qui est respectueux de la parole de l'autre? Qui s'emporte facilement? Qui jeudi soir ce serait imposé naturellement comme l'organisateur du débat, et aurait montrer ainsi des vrais qualités de présidentiable? Il ne s'agit pas de laisser en liberté les candidats du PS pendant deux heures. Mais pourquoi pas lors des prochains débats, les laisser seuls entre eux pendant un moment déterminé? Sans égalité de temps de parole, sans ce décompte incrusté qui dramatise artificiellement la joute rhétorique, mais qui morcelle le combat en petites escarmouches inoffensives.