Recâbler le cerveau
Je suis tombé sur cette vidéo très intéressante (et sous-titrée en français) qui montre une personne s’étant lancée un défi un peu fou. Faire du vélo, un vélo spécial où quand il tourne le guidon à droite, la roue part à gauche et inversement. Son questionnement est alors simple : peut-il “désapprendre à faire du vélo” (car dans ce cas précis, ça ne fonctionne plus), comme il l’a appris depuis tout jeune, et dans un second temps, aura-t-il oublié comment faire du vélo “traditionnel” ? Il lui aura fallu huit mois pour maitriser ce nouveau vélo. Alors que son fils, ne va mettre que 2 semaines, rappelant que l’expression “être un vieux con borné” n’est pas nécessairement de la faute de la personne, mais de la biologie de notre cerveau.
Huit mois plus tard, on le voit galérer pendant vingt bonnes minutes avec un vélo normal, avant qu’il retrouve ses automatismes passés. Je me suis amusé à envoyer la vidéo à une collègue chercheuse et voici sa réponse : > Et bien c'est intéressant! C'est une belle illustration de la rigidité de la > mémoire procédurale. C'est beaucoup plus fort que de changer de clavier > d'ordinateur, mais le réseau structural impliqué est considérablement plus > vaste. > Je pense qu'en poursuivant les apprentissage/extinction, on doit pouvoir > acquérir les deux habiletés sans qu'elles n'interfère l'une sur l'autre. Tu > veux essayer ?
J’ai répondu que non, je ne voulais pas essayer ce cas précis, faisant déjà face à deux situations similaires de mon quotidien. Ma santé physique s’étant pas mal détériorée ces derniers mois (liée à un changement de rythme de vie, devenu plus sédentaire) et cela empiétant sur la santé mentale, je me suis dit “allons voir la kiné”.
Chance (?), je suis tombé sur une spécialiste que j’apprécie, vu qu’elle a su me chambrer dès la première séance, en lâchant un “Too bad” à mon “Je n’aime pas les kiné”, et plus tard dans la séance, me rappelant de façon naturelle que j’avais “un mollet droit d’adolescent prépubère”. Maintenant je me fais chambrer en arrivant, vu que ma façon de marcher lui rappelle une pucelle surexcitée qui n’arrête pas de sautiller. Bienvenue dans la médecine moderne, un peu de décontraction ne fait pas de mal! (surtout pour un patient spastique, hein ? ;-))
J’ai beaucoup apprécié le fait qu’elle ne me demande pas de “travailler”, ou de “penser” à bien faire au quotidien. C’est ce qu’elle attend de patients “sains” après un accident, car pour eux, s’ils veulent retrouver leur condition initiale, la durée de rééducation sera proportionnelle au travail fourni. Pour un handicapé comme moi, on est exactement dans le cas de ce vélo : j’ai appris à marcher durant mes 27 années d’une façon, à présent, je dois désapprendre cela et mettre en place de nouveaux automatismes. Et bien que devant travailler mes muscles (pour les étirer / les muscler), finalement, le gros boulot à faire est cérébral pour recâbler correctement le réseau de la marche, qui ne fonctionne pas correctement. Étant un patient chiant, je lui fait sortir aujourd’hui le bouquin d’anatomie (et découvert des muscles dont j’ignorais l’existence au passage...) et demandé à me filmer (au ralenti grâce aux smartphones d’aujourd’hui) pour bien prendre conscience de mes erreurs. La bonne nouvelle, c’est qu’effectivement, j’ai une démarche de pucelle, c’était donc mérité. Mais ce qui est intéressant, c’est de voir qu’entre le début de la séance et la fin de la séance, ma démarche de marche s’est déjà considérablement modifiée. Et bonne nouvelle, c’est exactement ce qu’on me faisait faire en biofeedback à la Maison de l’Espoir.
Mais au delà de ce cas très précis et que la majorité n’auront jamais à vivre, je fais face au même problème dans ma pratique du Tir à l’Arc, que j’ai débuté il y a 6 ans. Dans mon club, on nous apprend à utiliser un arc dit classique, c’est à dire celui que vous pouvez voir aux JOs. Avec un viseur, des stabilisateurs et tout le tintouin. Il m’aura fallu ensuite deux bonnes années pour m’adapter à mes arcs traditionnels, vu que la position n’est plus exactement la même. La philosophie générale reste la même, mais l’absence de viseur oblige à prendre de nouveau repères spatiaux. Et puis, cette année, j’ai pris la décision de me lancer dans l’archerie asiatique. Le seul changement ? La flèche n’est plus à gauche de l’arc, mais à droite. Un peu comme ce vélo. Et le contact de la flèche ne s’effectue plus à la lèvre, mais au niveau du cou. Et nul doute qu’il va me falloir de nombreux mois (et de nombreuses flèches vu la casse...) pour arriver à tirer convenablement de cette façon. Ce n’est pas ce que j’ai appris, c’est une approche complètement opposée à ce que je connais. Et vu qu’on est une petite centaine à pratiquer ce type de tir en France, je n’aurai pas franchement d’aide. Je trouve ça très intéressant de devoir lutter contre ces automatismes, et surtout, d’en prendre conscience. Notre vie est régie par nos automatismes qui sont inconscients, et c’est dans ces situations que l’on prend conscience que 99% des décisions que l’on prend au quotidien sont automatiques.
Maintenant, le jeu va être de conserver mon archerie occidentale, tout en maîtrisant l’archerie asiatique, sans qu’aucune des deux pratiques n’interfèrent sur l’autre. Tout en compensant le fait que la kiné est en train de me modifier complètement ma posture au quotidien.
Alors, finalement, même si j’ai beaucoup de respect pour ce monsieur de la vidéo, je trouve qu’il est petit joueur en fait... :-)













