"On constate sans peine qu’un comportement tout pénétré de rationalité devient de plus en plus difficile. Car toute action hautement spécialisée à l’intérieur de la division du travail, telle que la civilisation industrielle l’impose partout, en dehors de l’agriculture et de certains secteurs artisanaux pré-industriels, est séparée de son résultat, et donc du contrôle en fonction du succès ou de l’échec. Il arrive alors aisément qu’elle tourne à vide, qu’elle soit stérile, et que, pratiquée à contresens sans que l’on s’en rende compte, elle devienne purement imaginaire. Cela vaut surtout pour les cas où les instances supérieures de décision en économie, en politique, en administration, sont obligées de travailler en s’appuyant sur une connaissance imparfaite des conditions opératoires et sur des informations lacunaires et imprécises, et où la question de savoir si des succès ont été obtenue ne peut à son tour trouver de réponse qu’à partir d’informations tout aussi peu sûres ; cela vaut aussi, à un très haut degré, pour toute l’activité d’enseignement et de formation, où les examens ne permettent d’établir que très fortuitement ce que l’élève a retenu, et comment. "Un professeur peut vivre dans l’erreur et y persévérer toute sa vie, il peut détruire mille, dix mille intelligences, il conserve quand même une bonne situation et perçoit une retraite confortable. Mais un paysan qui rate ses semailles deux fois de suite est ruiné." Cet exemple peut s’appliquer à d’innombrables professions qui ont perdu le contact avec le réel, et les spécialistes, les fonctionnaires de toute espèce se trouvent souvent dans le cas où le manque d’une sanction immédiate et concrète de leur pensée et de leur action les empêche de se discipliner en ressentant directement l’effet de leurs erreurs."
Arnold Gehlen, Anthropologie et psychologie sociale, trad. Jean-Louis Bandet, 1986.


















