Les Aventures de Benjamin Duronflan, chapitre 8 - La Citadelle du désert
Le rescapé des bactéries sortit de l'hôpital le cœur lourd de rage et les poches légères de roupies. On lui expliqua plus tard qu'il s'agissait des pratiques peu scrupuleuses des hôpitaux privés, qui, à travers tout le continent, tenter plus d'alourdir les notes des patients que de véritablement les soigner. De retour dans sa guest house, Benjamin avait discuté avec un voyageur français, futur instituteur comme lui, qui avait failli se faire avoir de la même manière mais qui, ne voulant pas quitter ses amis et ayant été prévenu, n'était pas tombé dans le piège du médecin au regard grave. Le jeune homme avait fustigé « la marchandisation de la santé », ce processus de libéralisation du marché du soin qui avait aussi lieu en France aujourd'hui. Benjamin lui avait dit en riant « nos vies valent plus que leur profit, c'est ça ? T'es un peu Besancenot, toi non ? », le voyageur avait grimacé et répliqué qu'il se fichait des partis politiques et qu'il écoutait juste l'expression des travailleurs et travailleuses des hôpitaux, comme par exemple le syndicat Sud-Santé sociaux. Cela faisait longtemps que Benjamin n'avait pas discuté politique avec un de ses compatriotes (même si son interlocuteur réfutait ce terme car il ne « reconnaissait ni patrie ni frontière »). Cela lui fit oublier un peu sa colère contre ces médecins ripoux qui l'avaient « séquestré », sans toutefois lui faire oublier qu'il n'avait pas assez d'argent pour continuer son voyage. Au détour d'une discussion sur les mérites de Célestin Freinet, Benjamin demanda à son nouveau « camarade » s'il pouvait lui prêter un peu d'argent pour payer son billet de bus pour Jaisalmer. Il accepta, et c'est ainsi que Benjamin se joignit à Arthur, le futur instituteur syndicaliste, Dimitri, étudiant ingénieur, Quentin, le pharmacien du groupe et Romain, créateur de start-up et film maker. Benjamin trouvait cette compagnie fort agréable, les quatre amis étaient amis d'enfance et il trouvait cela fantastique qu'ils fussent encore amis en ayant des parcours d'études si différents. Le bus-couchette pour Jaisalmer mettait quinze heures, dont une bonne moitié sur une route cahoteuse où il était difficile de dormir. Benjamin se réveilla plusieurs fois en se cognant au plafond de sa couchette, tant est si bien qu'il se confectionna un turban autour de la tête pour amortir les coups. Le principal sujet de discussion du groupe était alternativement l'attitude qu'ils auraient dû avoir lorsqu'ils s'étaient rendus compte que la guest house où il séjournait faisait travailler un enfant, et les différentes stratégies d'un jeu népalais qu'on leur avait offert qu'ils appelaient entre eux « le jeu des tigres et des chèvres ». A leur arrivée, ils s'étaient faits amener directement dans une guest house par un rabatteur, juste pour « prendre un petit-déjeuner ». De fil en aiguille, ils s'étaient engagés pour un safari dans le désert. Leur hôte les avait considéré comme un groupe et ainsi Benjamin s'était retrouvé embarqué d'office dans l'aventure, obligeant les quatre amis à payer pour lui. Il sentait bien qu'il commençait à les agacer, mais une occasion pareille ne se refusait pas, il avait suffisamment payé et de toute manière, il n'avait pas le choix. Le safari avait été un moment sympathique même s'ils avaient rapidement compris qu'ils n'étaient pas allés très loin dans le désert comme on leur avait promis. Benjamin s'était efforcé de faire rire ses compagnons de safari : il leur avait avoué son amour pour Camaro et Garou, deux chanteurs assez démodés, et les avait impressionnés avec ses imitations de François Hollande. Bref, la soirée autour d'un feu de camp sous un ciel sans étoile avait été agréable. Le safari avait été aussi plus court que prévu, mais personne n'avait émis la moindre protestation, la chevauchée de dromadaire étant fortement inconfortable pour les postérieurs des cinq Français. De retour à Jaisalmer, les quatre amis s'étaient mis à l'arrière de la jeep, tandis que Benjamin s'était retrouvé tout seul devant avec le conducteur. Il angoissait un peu quant à ses moyens de survivre et de continuer son voyage. Il passait en revue ce qu'il pourrait faire pour gagner de l'argent, quant tout à coup, Jaisalmer apparut au loin. Une citadelle de sable s'élevait au milieu de la plaine désertique. D'épaisses tours se dressaient à chaque angle des remparts. Au pied du haut talus sablonneux, une petite ville jaune ocre s'étendait autour du fort. Pendant les minutes qui suivirent, Benjamin eut le raisonnement suivant ; c'était la première fois que de telles pensées lui arrivaient. S'il avait été une proie facile pour les rabatteurs et arnaqueurs en tout genre, c'était notamment à cause de son air naïf et un peu niais. Il pourrait alors « retourner le stigmate », utiliser cet air naïf et un peu niais pour arroser les arroseurs. Toutefois, en réfléchissant plus longuement, il lui apparut qu'il était bien plus facile, et donc plus rapide, de lui aussi arroser les arrosés : et c'est ainsi que Benjamin se lança dans une carrière de rabatteurs et de petit escroc.
Benjamin avait remarqué que les rabatteurs les plus convaincants, les arnaqueurs les plus efficaces, étaient ceux dont on ne se rendait jamais compte qu'ils en étaient. Lorsque le voyageur flaire le coup monté, le faux désintéressement, il prend la fuite. Il perdra alors tout plaisir et tentera de s'en tirer en dépensant le moins possible. Si par contre, il ne se rend jamais compte qu'il est en train de se faire avoir, s'il croit que tout est normal voire qu'il est en train de vivre un événement exceptionnel, une heureuse rencontre, il lâchera facilement ses roupies pour vivre des expériences « qui n'ont pas de prix ». Le jeune Français remercia rapidement ses compatriotes et tâcha de trouver la chambre la moins chère du fort. La nécessité lui fit négocier comme il ne l'avait jamais fait, revenant trois fois, inventant des tas d'histoire sur sa vie et s'intéressant jusqu'à la taille et au poids de tous les enfants de son logeur, pour enfin obtenir le prix qu'il souhaitait. Sa « piaule » était lugubre, humide et sans fenêtre ni eau chaude malgré le froid qui traversait la ville en ce mois de janvier, mais il payait l'équivalent de moins de deux euros. Lorsqu'il fut au calme, Benjamin établit une liste :
« - d'abord trouver des clients dans divers domaines : safari, billets de train et de bus, guest house, restaurants de divers types. Pour garder son indépendance, ne pas avoir à faire à une seule personne, mais à cultiver une réseau de partenaires possibles.
- leur faire comprendre l'intérêt de travailler ensemble, parler en business man, négocier les commissions. Ne pas hésiter à faire preuve de cynisme. Jouer le gagnant-gagnant.
- bâtir les scénarios avec ses partenaires
- trouver des pigeons
- commerce équitable
- tradition . respect . étoiles
Faut-il trouver des partenaires de qualité ? => si oui, possibilité de faire plus d'argent en gagnant la confiance des pigeons.
=> si non, argent en les arnaquant sur les prix. »
Pour les safaris, il connaissait une personne, celui qui leur en avait vendu un, deux jours auparavant. Benjamin avait les jambes flageolantes, la boule au ventre, les mains tremblantes… bref, il avait le trac. Il s'arrêta à l'entrée du fort pour faire un peu de méditation et se calmer un peu, mais n'y arriva pas. Dans sa tête, il se répétait les formules qu'il allait sortir à son client et se demandait s'il y avait des risques…
« - Bonjour ! S'exclama Benjamin en voyant son homme, avant de lui serrer chaleureusement la main.
- Namasté, vous cherchez une chambre ?
- Hum, non… mais j'ai à vous parler, vous prendrez un chaï ?
- Oui, si vous… vous pouvez monter à l'éta…
- Non, non, je vous invite, répliqua doucement le Français tout en prenant son homme par les épaules. »
Son client était un peu abasourdi et suivait Benjamin d'un air méfiant ; ce dernier était fier de comment cela commençait, « il ne faut pas baisser la garde, ne pas se déconcentrer » se répétait-il. Ils s'assirent dans un tea-shop, Benjamin commanda deux chaï d'un air assuré et planta son regard « naïf et un peu niais » dans les yeux sombres de son interlocuteur.
« - Votre approche est trop directe, on comprend tout de suite l'arnaque. D'autant plus que tous les guides de voyage préviennent les touristes, expliqua Benjamin rapidement. Vous voyez, vous arrivez à prendre des touristes à la sortie de leur bus, mais, de deux choses l'une. Primo, ils prennent vos safaris à contre coeur…
- Mais, non les touristes sont toujours très… tenta de répliquer le loueur de dromadaire qui avait dû mal à sortir de son rôle habituel.
-... et donc ils sont moins prêts à dépenser. En réalité, s'ils acceptent, c'est juste parce qu'ils sont fatigués et qu'ils ont la flemme de chercher autre chose.
Benjamin marqua une pause pour capter l’attention de son auditeur.
… Deuxio, vous ramenez trop peu de personnes. Vous préférez chercher les touristes vous-mêmes parce que vous ne connaissez personne qui parle mieux anglais que vous, certes, certes... Toutefois, vous ne parlez pas d'autres langues européennes, alors que 30 % des touristes qui viennent à Jaisalmer sont français. Vos qualités, c'est de connaître le coin, les chameliers, etc. Par exemple : laissez tomber le couplet sur la fête de trois jours dans le désert à se bourrer la gueule. Vous croyez que c’est à ça que rêvent les touristes ? Y a Goa pour ça ! Le touriste, il veut des étoiles, des chansons traditionnelles autour du feu, il veut des turbans colorés et des moustaches, de la tradition, de l’authenticité. Il veut trouver son fantasme d’un Rajasthan de conte de fée… Benjamin continua pendant plusieurs longues minutes, son client était conquis. Ils se mirent d’accord sur une bonne commission. Benjamin expliqua le scénario à jouer devant les touristes : il est un ami de la famille, et ils sont un peu sa deuxième maison. Blablabla…
Ainsi, Benjamin traînait dans les hôtels, les restaurants… il entamait la discussion avec quelques « voyageurs » (il savait bien pour en être un que les touristes préféraient être considérés comme des « voyageurs »). Il était tombé amoureux de Jaisalmer après avoir fait un exposé sur la conservation des systèmes défensifs anciens en contexte touristique lors de son cours de licence sur les systèmes défensifs, et depuis, il venait tous les ans. Cette année, il avait la chance de pouvoir y rester six mois. Il préparait actuellement un sujet de thèse sur la préservation patrimoniale du système défensif de Jaisalmer avec une perspective sociologique. L’association des habitants du fort est, par exemple, en ce moment en procès contre le Lonely planet pour diffamation parce que le guide a écrit que le tourisme abîme le fort et qu’il faut donc éviter de dormir dedans. Pour le jeune chercheur, il était intéressant de voir aussi les enjeux postcoloniaux de ce problème de la préservation du patrimoine : la prétention du Lonely planet incarnant bien cette prétention postcoloniale anglo-saxone à prescrire les bonnes conduites aux subalternes dans tous les domaines, en dépit de l’avis des premiers concernés. Et en même temps, quelle politique de patrimonialisation pour le fort ? Il leur demandait ensuite s’ils comptaient faire un safari et avec qui, il y en avait tellement ! A coup sûr, on lui demandait des conseils et il sortait son discours sur sa deuxième famille, que c’était des gens adorables, qu’ils pouvaient leur faire visiter leur village et le désert qui l’entourait, que c’est un peu plus cher que les autres tours parce qu’ils tiennent à payer équitablement tout le monde dans le village. Ce n’est pas une entreprise avec un patron à Jaisalmer qui s’en met plein les poches et les autres au village qui ne voient pas la thune. L’argent, il reste dans les villages du désert pour être réinvesti dans le développement : puits, écoles, dispensaires, entretien des routes. Un peu comme le commerce équitable quoi. Ils verront : la nuit dans le désert est une expérience inoubliable, des étoiles par millions. Avaient-ils déjà vu la voie lactée ? Il les prévenait aussi que le dromadaire n’est pas un moyen de transport très confortable, mais que c’était à faire parce que c’est quand même le moyen de transport traditionnel et que les 4x4 polluent beaucoup et abîment les chemins pastoraux, les chemins de bergers précisait-il. Ils avaient aussi une option qu’il servait quand il sentait qu’il manquait un petit quelque chose pour convaincre. Avec le tourisme de masse aujourd’hui, les dromadaires sont souvent très mal traités, on leur fait porter de trop lourde charge, les chameliers connaissent leurs bêtes et sont obligés de les battre pour les faire avancer… Alors que dans sa famille ! Eux, ils connaissent leurs bêtes, faut voir comment ils leur parlent et ce qu’ils sont prêts à faire quand ils perdent une bête.Les animaux sont leur seule richesse depuis des générations, ils savent en prendre soin.
Bien entendu, Benjamin ne donnait pas ce discours en bloc comme nous l’avons fait par commodité, mais le diluait au fil de la conversation si bien que, avec par ailleurs ses soupirs compréhensifs quant à l’attitude épuisante des rabatteurs, Benjamin à coup sûr arrivait à convaincre ses cibles de prendre un safari chez son client. Ensuite, Benjamin s’assurait de les faire se rencontrer dans un espace petit et exiguë pour que les touristes s’imaginent qu’il s’agissait de leur seul logement à Jaisalmer et qu’ils aidaient par conséquent une famille pauvre et le tour était joué ! Les touristes étaient même parfois compréhensifs quant aux petites rations qu’on leur servait, imaginant qu’il s’agissait d’une ration normale pour les gens du cru.
Ainsi, les affaires tournaient bien pour Benjamin. Il avait diversifié ses activités et renégocié ses commissions. Ce qui avait été juste un moyen de sortir d’une mauvaise passe devenait pour Benjamin un véritable gagne-pain et il recevait des offres de commerçants qui observaient les prodiges qu’il arrivait à faire avec les touristes. Puis, un jour alors qu’il embobinait un groupe d’Australiens, il pâlit soudainement comme s’il avait subi une attaque. Ses yeux partirent de sa main et remontèrent le long de son bras, et plus ils avançaient dans leur enquête plus les traits de Benjamin trahissaient une douleur terrible, plus ses paroles se faisaient lentes et difficiles. « Quelle idée va-t-elle prendre de moi ? » se dit-il. La main blanche et potelée se déplaça le long de la table pour attraper sa tasse de café ; Benjamin était désormais muet. Le lecteur attentif aura reconnu la source du trouble du jeune rabatteur. Les Australiens continuèrent à discuter sans se rendre compte de ce qu’il se passait dans le cœur de notre héros. Le trouble, la simplicité presque enfantine de la mine apeurée de Benjamin, le dévouement parfait, simple, sans effort, sans espérance que son regard exprimait, firent un contraste charmant avec l’aisance et la volubilité qu’il avait montré dans les minutes précédentes quand il parlait de Jaisalmer et ses systèmes défensifs. Quand la passion était monté sur scène, elle avait fait tomber le masque de l’acteur.
L’Américaine poussa un cri enthousiaste qui ressemblait un peu à « Mon cher Benjamin », mais le destinataire de cette exclamation ne pouvait s’en rappeler clairement. Elle fut troublée de voir une rougeur brûlante envahir Benjamin jusqu’au bas du cou. Il semblait avoir du mal à respirer et se tordait les mains d’une manière pathétique ; elle entendit un bref « excusez-moi... » prononcé dans un soupir et vit son ancien compagnon de Vanarasi disparaître soudainement. L’Américaine était bouleversée par cette réaction, elle se demandait quelles mésaventures avaient pu changer ainsi le caractère de son ami. Après tout, il était si naïf qu’elle s’était inquiétée pour lui quand ils s’étaient quittés. Mais d’ailleurs, ne devait-il pas être à Bombay à l’heure qu’il était ? Elle eut peur : « Une âme si simple, si sincère que celle de Benjamin, pourquoi rougirait-elle en me voyant ? Pourquoi sentirait-il le besoin impérieux de me fausser compagnie ? Il faut qu’il est fait une chose terrible, affreuse qu’il ne puisse supporter de me voir en face. Mais quelle crime peut être si noir pour produire un tel effet chez un être si jeune et si bon ?». Tandis qu’elle se posait ce type de questions, Benjamin s’était réfugié dans sa chambre, secoué de hoquets et de larmes : ces larmes n’étaient pas des larmes de tristesse, mais de honte. Benjamin était dévoré par la honte d’avoir été aperçu dans ses « activités » par la femme aux mains blanches. Alors qu’il avait réussi à mettre sa mauvaise conscience de côté pendant ces deux semaines d’ « activités », la vue de cette main blanche saisissant sa tasse à café lui avait fait soudain sentir tout le poids de ses mauvaises actions. Il était doublement tiraillé par le remord et la crainte de son jugement à elle. Il s’enroulait dans sa lohi, un large châle en laine très porté par les hommes dans le nord de l’Inde, et tout en tremblant, il saisit le livre qu’il lisait actuellement : Lucien Leuwen. « Stendhal, Stendhal, lui ne me jugera jamais. » chuchota-t-il avant de rejoindre Lucien dans la bonne société de Nancy. « Il n’y a plus d’yeux que pour les grâces d’une petite légitimiste de province, garnie d’une âme qui préfère bassement les intérêts particuliers de sa caste à ceux de la France entière […] « Pour me rapprocher de ces beaux yeux, j’ai acheté un missel, je suis allé me battre, je me suis lié avec M. Du Poirier » ». Et lui qu’avait-il fait pour se lier avec ses belles mains ? Il continua à lire les essais amoureux de Lucien avec Mme de Chasteller. Le jeune homme n’était pas non plus un expert dans ses amours, et Benjamin ne trouva pas véritablement en Lucien un modèle. Il remarquait toutefois que Mme de Chasteller était touchée par la sensibilité et la sincérité de Lucien, ce qui décida le rabatteur français a confessé à celle qu’il adorait – oui, il s’en rendait compte désormais, il l’adorait – tous ses récents péchés. Elle lui avait ouvert les yeux sur la noirceur du monde une première fois en lui révélant le mensonge du chauffeur de rickshaw à Vanarasi, et désormais elle tournait le miroir vers son âme et l’obligeait à un examen de conscience. « Je veux avoir le cœur léger pour m’adresser à un être si pur, il ne peut y avoir de mensonge entre nous, se disait-il dans son lit. Mon pauvre Ben, ton caractère est changeant comme un vent de printemps. Demain, je puis être assassin, voleur, tout au monde. Je ne suis sûr de rien sur mon compte » conclut-il en pensant à Lucien Leuwen.