Qu’est-ce qu’un trou ? J’ai été voir dans le Robert, qui en parle du haut de sa chaire lexicologique. Il dit que c’est un abaissement ou enfoncement (naturel ou artificiel) de la surface extérieure de quelque chose. Qu’en termes sophistiqués ces choses-là sont dites ! Moi, la première idée qui me vient, quand j’entends le mot trou, c’est Le poinçonneur des Lilas de Gainsbourg. Le bougre dont il est question passe sa vie à faire des petits trous dans les tickets de métro. Avant qu’on le mette dans le grand trou, celui dont on ne revient pas.
Où l’on voit qu’un trou n’est pas l’autre. Il y a eu le trou des Halles et il y a toujours le trou de la Sécu. Il y a le trou normand et le trou de mémoire. Il y a le trou qu’on s’est fait à force de persévérance et le trou perdu dont on n’est jamais sorti. Il y a même, pour parler comme Brassens, « cet endroit précis que rigoureusement ma mère m’a défendu de nommer ici ». Or à en croire la presse, il y a surtout le « trou noir », dont elle a publié la première photo en mars dernier. Pourquoi un trou et pourquoi noir ? Disons que les maîtres de l’astrophysique sont passés par là. Quand l’homme de la rue a le moral dans les chaussettes (voilà un autre trou noir) et baisse la tête, eux la lèvent pour regarder le firmament. Grâce à leurs instruments ultra-performants, ils voient tellement loin qu’ils parviennent à observer des choses qui n’avaient jusqu’ici qu’une existence hypothétique. Einstein n’avait-il pas dit : « Ça doit exister ! », avec le verbe devoir, non dans le sens de l’obligation, mais de la nécessité théorique ? Un espace courbé autour d’un trou d’une masse tellement gigantesque, qu’il forme comme un entonnoir, comme une gueule qui avale tout ce qui passe à sa portée ? Et qui ne laisse rien échapper, même pas la lumière ? Un entonnoir bizarre donc, qui boit comme un trou – c’est le cas de le dire ! – mais dont le fond est invisible, puisqu’aucun rayon lumineux ne peut en sortir ? Oui, Albert, tu as raison, ça doit exister selon les implications de ta relativité générale. Mais où en trouver une illustration ? En l’occurrence, comment obtenir une image de ce qui ne se voit pas, de ce qui est au-delà de l’horizon du perceptible ? On peut à la rigueur voir dans la nuit noire un chat noir au collier de jais, mais comment en faire la photo ? Dans tous les cas le résultat sera décevant : ou bien on ne verra que du noir et pas de chat, ou bien on verra un chat, mais qui ne sera pas tout à fait noir.
Selon Raymond Devos, le néant est un trou avec rien autour. Le cher Raymond avait vu juste pour le néant, mais pour qu’on puisse voir le trou – voire le photographier ! – il faut quelque chose autour. Exemple : vous voyez mon pull rouge qui est troué au coude ? Eh bien, pour voir ce trou, qui est en fait une absence de rouge, vous devez voir en même temps ce vide, cette béance, et ce qui l’entoure. C’est ainsi qu’il faut comprendre la performance des astrophysiciens qui ont confectionné la première photo d’un trou noir dans la galaxie M87. Avec leurs téléobjectifs très puissants, ils ont scanné cet ogre avec ce qui l’entoure, et qui se trouve à quelque 53 millions d’années-lumière. Ce qui signifie que les photons captés et reproduits sur l’image sont partis de là-bas quand la Terre était encore dans la période géologique du cambrien.
Mais regardons cette photo de plus près. Ne dirait-on pas un beignet tout juste sorti du bain d’huile, avec au milieu une cavité sombre ? Ce trou n’est pourtant pas un vide, une absence de tout, mais un puits gigantesque dans lequel tout ce qui était jadis perceptible a été englouti sans laisser de trace. Le beignet encore visible, que ces messieurs appellent « le disque d’accrétion », est constitué d’un amas d’objets célestes gravitant autour de ce centre glouton. On peut décrire cela au présent, comme je viens de le faire, tout en sachant que l’image date tout de même d’un état de choses d’il y a quelques dizaines de millions d’années. Si bien que, depuis lors, le succulent beignet a sûrement été avalé par son trou noir et remplacé par un autre disque lumineux encerclant le vide apparent. Nous-mêmes avec le soleil, la lune, les planètes et la galaxie, tournons également autour d’un tel ogre affamé. Au point que certains astrophysiciens se demandent si la fin de l’univers ne serait pas l’absorption de tous les trous noirs par un dernier trou noir géant qui s’en nourrirait inexorablement. Si bien que pour finir, aucune lumière ne viendrait plus en former la couronne.
En devisant ainsi sur les trous noirs, on est décidément loin de nos tracas quotidiens de Terriens ! Et pourtant, Aragon avait raison quand il disait à la fois le désespoir de ses frères humains – ceux qui vivent dans un trou noir mental – et l’espoir d’une autre humanité, fraternelle celle-là. « C’est un rêve modeste et fou / il aurait mieux valu le taire / vous me mettrez avec en terre / comme une étoile au fond d’un trou ».