PUBLICITÉ : LEVI’S INVENTE LE REDWASHING
« ne pas prendre les gens pour des cons, mais ne jamais oublier qu’ils le sont » (Les Inconnus)
Je vais vous dire un truc, c’est une presque-exclu, alors je vous l’écrit haut et fort pour que vous puissiez répandre la bonne parole : la publicité vous ment et comme disait Arlette dans les Guignols, elle vous spolie (votre temps de cerveau). Vous tremblez, vous êtes tombés de votre chaise ? Rasseyez-vous, je vous rassure, les publicitaires le font tellement mal et avec une telle grossièreté qu’à moins d’avoir été enfermé toute votre vie 18h/jour devant l’ORTF1, avec du scotch sur les paupières à la mode Orange Mécanique, vous devriez pas avoir trop de mal à leur tirer leurs grosses ficelles du nez. Elles sont aussi lourdes et puantes que les 4×4 écologiques que certains essaient laborieusement de nous refourguer. A propos, « 4×4 » avec « écologique » à côté, on appelle ça « greenwashing », laver plus vert que vert (marche pour n’importe quoi : banque, nucléaire, assurances, etc). Concernant les bagnoles, je tiens à faire passer un message à l’attention de Vito Peugeot et Renault Montana : you’re talkin’ to me ? Bah, c’est plus la peine de me foutre la pression pour que j’achète vos boîtes à sardines réfrigérées avec détecteur de marguerites en option, parce que j’ai raté le permis plus de fois que n’importe quelle femme blonde unijambiste, alors si ça continue, au lieu de prendre en otage le prochain examinateur, j’irai peut-être poser une bombe (écologique) dans vos vitrines sans traces de doigts. Beware (moi aussi je parle un peu anglé quand je veux).
Mais revenons au sujet de ce papier (pas recyclé du tout) : Levi’s invente le redwashing. Vous avez certainement vu passer la pub :
Pas besoin de vous faire un dessin en technicolor, je pense que vous avez pigé l’idée, étant donné que vous ne devez passer que 17h par jour devant l’ORTF1. Après Michel-Edouard Leclerc recyclant sans vergogne les affiches de 68 pour nous dire combien ils se « battent » contre la vie chère, Levi’s exploite dans sa dernière pub (au moins aussi sexy qu’un clip de Wu Lyf), quelques images de manif’ tournant vaguement à l’émeute et au face-à-face avec les « forces de l’ordre ». Là où les publicitaires ont eu le nez creux, les salauds, c’est qu’ils ont bien compris les motivations d’une bonne partie des émeutiers londoniens avant même que ça pète (tu l’as bien reniflé l’air du temps mon cochon ? Oh oui, je le sens bien là !) : battez-vous si vous voulez, mais pas pour n’importe quoi, genre pour la liberté et autres contes pour enfants, de toute manière, vous sauriez pas quoi en faire. Non, qu’est-ce que vous diriez de vous battre pour un truc concret, je sais pas moi, pour votre pouvoir d’achat par exemple. Allez, un peu d’entrain que diable, « ne vous laissez pas abattre par une soumission moite », soyez « à l’affût » (des soldes), parce que, soyons sérieux, c’est pas la dictature du prolétariat qui vous paiera vos putains de jeans troués à 150 boules. Mais pour vous convaincre, faisons les choses bien, dissolvons la pilule dans un mignon petit discours aux relents new-age, relu et corrigé par Psychologies Magazine.
Ca commence fort avec la spirituelle formule « Your life is your life ». Passons sur le paradoxe qu’il y a à monter des images de lutte collective en réponse à l’affirmation de l’individualisme le plus creux, c’est justement sur ce genre de montage que le message passe le mieux. On en déduira juste comme tout le monde que ton jean, c’est ton jean et que « Racine c’est Racine : sécurité admirable du néant », comme disait le bon vieux Barthes.
Ensuite, on passe à la révélation d’un phénomène bizarre, il y aurait de la lumière quelque part, une toute petite lueur d’espoir, une loupiotte branchée au sol pour éloigner les monstres de la chambre, pas bien forte mais elle beat les darkness, alors peut-être que ça vaut le coup d’allumer sa lampe torche pour mettre la main dessus. Là, on est éberlué, on se demande si nos amis pubards auraient pas lu par hasard le beau petit essai de Didi-Huberman : Survivance des lucioles. Si vous avez la flemme de lire la quatrième de couv’, je vous le dis : grosso modo, les lucioles, c’est un truc à Pasolini, il parlait du peuple et des petites flammes qu’il pouvait allumer en résistance aux puissants phares aveuglants du pouvoir fasciste. Et bin Monsieur Levi’s, on est heureux de l’apprendre, pense presqu’pareil mais c’est un petit cachottier, il se garde bien de nous dire ce que ce c’est, cette petite lumière qui brille dans le noir. Tant pis, on se démerdera sans lui.
Mais attention, il nous donne quand même un indice, parce qu’il est sympa : les dieux nous offriront des opportunités et il faudra les saisir. Bon, on veut bien prendre le tuyau pour argent comptant, mais on se demande quand même un peu pourquoi à ce moment-là il y a une bande d’éphèbes en jeans qui se livrent à d'affriolants préliminaires sous-marins. Peut-être que c’est pour préparer le coït qui permettra d’entendre les voix divines, mais ils paraît qu’elles sont impénétrables alors je suis pas sûr. En tout cas, c’est sûr c'est plus sympa que de réciter l’Ave Maria au pied du lit en agitant son crucifix. Mais au fait, pourquoi « les dieux » ? Est-ce que vous pensez que ça fait référence à DieuBouddAllah qui tapent le carton au paradis comme dans la chanson des Wriggles ? C’est vrai que si Levi’s devait adapter sa pub à chaque confession religieuse, ils seraient pas sortis de l’auberge. Et puis les dieux, c’est bien, ça fait plus zen, plus spiritouel, plus mystique. Ca donne envie de se faire une petite danse de la pluie, s’il flottait pas déjà des trombes à la fenêtre.
Mr Levi’s nous dit ensuite – attention ça se complique, offrez-vous un ptit refill de café : « tu ne peux pas battre la mort, mais tu peux battre la mort dans la vie, sometimes ». A l’image, ça dépote, nos djeunz de tout à l'heure redécouvrent le rock dans leur garage, mais ils se croient au Stade de France, il y a des flammes qui sortent des manches de guitare et tout. Perso, ça m’a pas déconcentré, j’ai tourné et retourné la phrase dans ma tête, mais…j’ai toujours pas compris. Battre la mort dans la vie... Est-ce que si je me mange un platane à la Eric Judor et que je survis, ça veut dire que j’ai battu la mort dans la vie ? Et si je me tape un petit coma éthylique samedi prochain mais que je m’en tire encore, alors j’aurais vraiment vécu ? Ou alors, ça se trouve, c’est tout con, il suffit de gratter trois accords avec les copaings pour kiffer sa life et fucker la death ? Je sais pas.
Bon, on est déjà pas très avancé sur le chemin de l’épanouissement de soi, et, aïe aïe aïe, c’est pas terminé. On en arrive à la conclusion de la voix off : il paraîtrait que c’est en battant la mort dans la vie qu’on peut trouver la fameuse petite lumière. La voilà, la finalité vraie. Et alors, si on est assez fortiche, peut-être les dieux se "délecteront" de nous (je savais bien qu’ils aimaient la chaire fraîche AOC, ces cons-là).
Ah, j’oubliais, Monsieur Levi’s nous balance un ordre pressant en guise d’adieu : « Go forth ». Mais comme vous êtes français et que vous pigez pas grand chose à la langue des rosbifs, « go », ça vous ring a bell, mais « forth » pas tellement. Heureusement, Monsieur Levi’s a pensé à tout, regardez la petite astérisque en haut de l’écran, il y a la traduction, elle est pas belle la vie ? Vous lisez quoi ? « fonce », tout simplement.
Je sais pas vous, mais moi je dis banco, j’arrive. Non, parce que je suis déprimé et autour de moi, c’est horrible, les ténèbres m’envahissent, mais je tiens mon antidote. Je m’ébroue au milieu d’un grand nuage de plumes multicolores comme si on avait épluché un hipster à l’opinel, je file au centre commercial de La Défense, je piétine quelques adolescentes braillardes dans l’escalator et je déboule dans ma boutique Levi’s préférée où, miracle, je trouve au premier coup d’oeil ma petite lumière, mon précieux, coincée entre les slips blancs et les blousons noirs.
PS : vous vous doutez bien, des petits malins un peu altermondialistes sur les bords se sont chargés de détourner la pub pour proposer leur vision des choses :