# 15 (Reine-mère)
Je dors couchée au sol sur un lit de mousse-éponge, à côté d’une grande cantine en métal anthracite remplie de papillons et de mouches. Le fond grouille de vers et de chenilles qui se sont multipliées dans la caisse. Tandis que je rêve, mes insectes remplissent l’espace au-dessus, couvrant le plafond et les murs de leurs corps diffractés, obstruant les ouvertures à la recherche d’un peu de lumière. Au sol, la vermine est animée d’un mouvement continu, tendu vers le peu de nourriture qui leur permettrait de grossir assez pour fendre en deux leur surface et libérer les mouches en leur sein. Les éléments de vermine qui n’y arrivent pas finissent noyés sous la gélatine, dévorés par leur congénères. Cela fait partie de leur vitalité. Les murs sont atteints du même mouvement permanent qui les fait s’épaissir chaque fois que naît une autre génération de chenilles. Elles rampent comme elles peuvent, cherchant encore un pan de mur resté à nu, où accrocher un cocon. Quant au plafond, il semble se rapprocher à mesure que les papillons y trouvent moins de liberté. Ils ont à peine la place de déployer leurs ailes bleues. Leur bourdonnement étouffé couvre mon sommeil et l’enveloppe d’une présence rassurante. Il est déjà tard dans la nuit quand la cantine en métal craque d’elle-même : la colonie première projette vers l’extérieur la plupart de ses membres. à défaut d’avoir pu écarter les murs du nid originel, vermine et chenilles, mouches et papillons s’échappent de la chambre et s’inventent au dehors de nouveaux murs, parallèles aux premiers. Ils agrandissant d’autant l’immeuble qui leur sert avec moi d’hôtel, dont ils reproduisent les pièces presque à l’identique. De l’architecture initiale, ils conservent le rythme et l’harmonie, malgré les dimensions grandissantes du bâtiment. Je visite au réveil les nouvelles chambres gagnées sur la nuit, sachant que le soir-même d’autres chambres sortiront encore du néant. Bientôt, je le sais, leur nombre sera trop grand pour que je puisse les voir toutes en une seule journée. Mouches et papillons continueront à répandre notre palais hors de ma portée, comme mes rêves leur ont appris à faire — sans que je puisse désormais contempler ni apprécier leur œuvre. J’élève mes insectes pour qu’ils s’éloignent de moi.



















