Les feuilles respirent lâodeur de la patrouille. Elles connaissent cette odeur de brandy, de graisse et de poudre, ce nâest pas la premiĂšre fois quâelle passe la lisiĂšre. Les feuilles ressentent lâavancĂ©e de ces carapaces mobiles, surmontĂ©es de lunettes noires qui font aux mercenaires des yeux immenses et leur donne lâaspect de cancrelats Ă©parpillĂ©s sur un tapis de mousse alors quâils pĂ©nĂštrent ce pays qui nâest pas pour eux. Humus, herbes, fougĂšres, arbres, toute la forĂȘt les sent et les regarde. Car ici, la terre est blanchie par la pluie, et le sol de craie se referme dĂšs que les soldats avancent un peu trop profondĂ©ment dans le territoire. Le soleil apparaĂźt un bref instant pour Ă©clairer leurs visages : câest le signal. Lâastre les a dĂ©signĂ©s. AussitĂŽt des lianes remontent du sol vers la cime des arbres, sâenroulent aux militaires, les soulĂšvent aisĂ©ment et se nouent en alvĂ©oles Ă quinze mĂštres de hauteur oĂč pendent les crĂąnes dĂ©lavĂ©s de leurs aĂźnĂ©s. Câest un piĂšge en forme de poumon. Et cette contraction soudaine, câest la respiration mĂȘme de la forĂȘt, lâexpiration dâun chant de guerre qui chante Ă travers tous les arbres. Et plus ça chante, plus la patrouille Ă©touffe, plus les corps agonisent serrĂ©s dans les filets, lunettes et attirail en kevlar recrachĂ©s alentour. Ils finiront rincĂ©s comme la cendre des feux Ă©teints que les eaux lavent et relavent et redĂ©posent en contrebas, loin de cette contrĂ©e qui sue la chaleur et lâhumiditĂ©. Car ici, les femmes sont des ĂȘtres prophĂštes qui enseignent aux enfants la complainte des bois, aux cĂŽtĂ©s de tranquilles guerriers qui, dĂšs lors, en savent Ă foison des chansons.








