Vendredi 22 mars | Elein Fleiss | Là où je vis
Les premières fleurs, celles qui annoncent le printemps, sont minuscules : violettes, myosotis, pâquerettes, ficaires, primevères officinales, pervenches. Pour les admirer, le regard doit se faire plus concentré, plus resserré, comme pour une petite peinture ou une petite photographie. Mon médecin, Marie-Christine, avait l’autre jour sur la table de la pièce où elle reçoit, qui ne ressemble en rien à un cabinet, un magnifique bouquet de violettes dans un vase tout petit – de ces bibelots qui le plus souvent s’empoussièrent sur les étagères des maisons anciennes. J’ai compris ce jour-là que ces tout petits vases avaient été utiles, pour les bouquets de fleurs sauvages ; les grands vases étant réservés à leurs cousines mutantes, de celles qui sont vendues très chères dans des magasins — équivalent, en fleur, d’une femme très maquillée, avec des seins et des lèvres remplis de silicone.
Par chance, j’avais récupéré chez mes grands-parents un petit vase en céramique vert-jaune, dont je ne savais pas à quoi il pourrait me servir. J’y ai mis des ficaires, pour la joie éphémère d’apercevoir les petites lueurs jaunes dans la pièce sombre où je travaille, le temps pour les pétales brillants de se répandre sur la table. Les violettes, je les fais sécher pour en faire des tisanes. J’en ai gardé quelques-unes pour les mêler à une salade de printemps, avec la ciboulette qui jaillit un peu partout au bord des chemins, la pimprenelle, l’oseille, la mâche, les jeunes feuilles de primevère officinale et de plantain, ou les nombrils de vénus qui poussent sur les vieux murs en pierre. Cette semaine le fond de mon panier était vert et violet.
Je ne pensais pas qu’un jour j’attendrais avec impatience la pousse des orties. Mais si, j’ai hâte, pour en faire des soupes délicieuses et parce que je connais ses bienfaits. Comme j’ai hâte de voir apparaître le lilas et que les champs se couvrent de fleurs de pissenlits. Les mûres et les prunes, les noix et les noisettes, c’est trop tôt pour y penser. Car jusqu’à la dernière noix que je ramasserai, à l’automne prochain, aura lieu l’incessant ballet des apparitions et des disparitions ; durant quelques semaines je ne verrais que les arbustes qui donnent les grappes odorantes du lilas, puis l’aubépine ou les pruniers en fleurs, chacun éclipsant le précédent. A l’automne, les noyers qui jusque-là étaient invisibles, apparaîtront un peu partout, gigantesques. Lorsque je conduirai sur les petites routes tout autour de mon village, je devrai faire un effort pour que mes yeux quittent les fossés ou les bosquets, et comme souvent je ne remarquerai pas la voiture qui s’impatiente derrière moi alors que je ralentis sans cesse à la vue d’une touffe de ciboulettes, de laitues vivaces, de poireaux de vignes… En avril, quand apparaîtront les pousses de respounchous (tamier commun), nous serons nombreux, par ici, à les ramasser — la fièvre de la cueillette sera collective.
Enfant, j’ai cueilli avec mon grand-père, pas celui qui parlait le yiddish mais celui qui parlait le provençal – des framboises, des champignons, des asperges sauvages. Puis, en de trop rares occasions, des mûres, à Saint-Herblain, dans la banlieue de Nantes, où je faisais imprimer mon magazine il y a une quinzaine d’années, ou des fraises des bois dans la forêt noire, un été. Au printemps dernier, mon premier à la campagne, alors qu’au fil des semaines je redécouvrais la joie de cueillir, j’ai compris que je n’étais pas ici par hasard.
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