Prêche sur une confession muette de la foi
Épître aux Romains 10,1-10.
Frères, le bon plaisir de mon cœur et ma supplication devant Dieu pour eux, c’est le salut. Je souffre en martyr qu’ils ont du zèle pour Dieu mais sans don de reconnaître. Ignorants donc de la droiture de Dieu et cherchant à poser la leur propre, ils ne se mirent pas sous la droiture de Dieu ; en effet, la lancée finale de la loi, c’est le Christ pour la droiture de tous ceux qui croient. En effet, Moïse décrivit la droiture à partir de la loi : l’homme qui pratiquera les commandements vivra par eux. Mais, à partir de la foi, la droiture énonce ceci : – Ne dis pas en ton cœur : qui montera au ciel ? Ce serait précipiter en bas le Christ. Ou : – Qui descendra dans l’abîme ? Ce serait tirer le Christ d’entre les morts. Mais que dit-elle donc ? Près de toi, la parole est dans ta bouche et dans ton cœur. Or, la parole de foi est ce que nous prêchons. Si tu confesses, en ta bouche, le Seigneur Jésus et si tu crois, en ton cœur, que Dieu le releva des morts, tu seras sauvé. Par le cœur, en effet, chacun croit attiré vers la droiture et, par la bouche, chacun confesse d’adoration attiré vers le salut.
Prêche
« Le bon plaisir de mon cœur et ma supplication devant Dieu ». Paul dit, en une phrase lapidaire, ce qu’il a dans le cœur : une prière à Dieu ou plutôt un désir de salut.
De qui parle-t-il ? Ils n’ont pas la même confession religieuse que lui mais, pourtant, adorent le même Dieu. Juif, Paul ne l’est-il pas ? Non, il ne parle pas des juifs mais de ceux, parmi le peuple d’Israël, qui ne confessent pas le Christ. Ils sont comme lui et ne le sont pas. Il parle de lui-même : lui, Paul, avait du zèle pour Dieu mais une sorte de connaissance lui manquait.
L’expérience qui est sienne est si intense qu’il trahit en changeant de confession. Passer d’une à l’autre confession dérange ; le dialogue entre croyants ne sert à se convertir. À quoi sert-il d’ailleurs ? Une telle interrogation n’a aucun sens. Son problème est ailleurs. Celui qui pratique sans comprendre le Christ n’a pas l’intelligence de la foi et méconnaît Dieu.
Qui connaît Dieu ? Lui, dans sa foi, le prétend. Il faut un témoignage. Or, Paul rend témoignage à ceux qui suivent la loi de Moïse sans en retirer de connaissance de Dieu. Autrement dit, il témoignage d’un néant, d’une incapacité en l’homme. Il souffre le martyre du fait qu’ils soient remplis de zèle à être droits et bons tout seuls. Où est le besoin de Dieu ? Ils se rendent justes sans relation à Dieu véritable, sans se mettre sous la juste bonté de Dieu.
Ai-je besoin de Dieu dans ma vie pour rendre mon cœur bon, juste et droit avec autrui ? Et si l’être par mes propres forces convient, si cela fait le bonheur des autres autour de moi ? Je deviens juste parce que je vis droitement. « Connaître » est encore un effort. Le terme « ἐπίγνωσιν » (10,2) n’est pas tout à fait de la « connaissance » mais se retrouve dans l’Épître aux Romains 1,28 et 3,20 : « Ils ne se sont pas souciés de reconnaître Dieu » ; « par la loi vient la capacité à reconnaître le péché ». Reconnaître ce qui advient au fond de soi est de l’ordre de la révélation de Dieu. La droiture du Christ devant Dieu, Paul en fait un « τέλος » (10,4), un aboutissement. La lancée finale de la loi, c’est Christ pour la droiture.
En vue de la droiture ? Le Christ, est-il un modèle à imiter ? À prier ? La prière est un effort, une œuvre humaine, n’est-ce pas ? La loi de Moïse revient à faire ce qui nous semble bon pour notre progrès. Je prie : donc je suis sauvée.
Un mot est oublié, le seul qui vaille : « vivre ». Abîmés par le temps, malmenés par les circonstances de la vie, nous sommes souvent l’ombre de nous-mêmes. À quoi ceci sert-il ? Peut-être sommes-nous des personnes remplies de zèle pour Dieu comme les juifs pointés par Paul ? Y a-t-il de la droiture dans ce que nous faisons ? Notre propre quête de droiture que nous essayons de nous forger tombe en ruine devant ce qui nous détruit.
Paul évoque une droiture qui vient de la foi. Avoir la foi en quoi cela me donne-t-il davantage de droiture ? Est-ce par des efforts à me forcer à croire ? La seule droiture qui vaille est celle qui vient de la foi précisément parce qu’elle n’est pas de mon ressort. Croire en Dieu est vague ; croire en Jésus l’est tout autant. Croire en Jésus, croire que Jésus a existé, que cela change-t-il ? La droiture à partir de la foi est parole qui énonce ce qu’il convient de ne pas dire.
« Ne dis pas en ton cœur : qui montera au ciel ? ». Paul ajoute un autre interdit : « Qui descendra dans l’abîme ? ». Si la première interrogation est tiré du Deutéronome (30,12), Paul ajoute la seconde en une ressemblance au Psaume 107,26.
Dieu, où est-il ? Dans les cieux ? Dans les sacrements de l’Église ? Dans la bible ? Dans notre voisin de banc de paroisse qui est peut-être zélé pour Dieu mais n’a pas le même nombre de sacrements ? Serait-il sans connaissance de Dieu ?
Dieu serait-il en plusieurs endroits ? Pour les uns, rien n’est sacré : faut-il être sans intelligence pour croire que Dieu est nulle part s’il n’y a rien de sacré ? Ils sont zélés, droits mais ne connaissent pas Dieu. Pour les autres, presque tout est sacré et même un morceau de pain : faut-il être sans intelligence pour croire que Dieu est partout y compris et surtout dans la bouche où nous mettons une galette de blé ? La parole est près de toi ; est-elle dans la parole prêchée ou dans la bouche qui mange du pain ? Ils sont zélés mais ne comprennent rien à Dieu. Nous comparons et nous sommes très mal partis. Paul, en revanche, s’en tire.
Il ne s’agit pas tant de croire d’ailleurs mais de confesser d’adoration : « ὁμολογήσῃς » (10,9). C’est une adoration en vue d’être sauvé : la confession de foi ou symbole des apôtres est tant une récitation de l’ordre de la routine que le besoin se ressent d’en changer comme si notre cœur était déjà mort. Paul nous réveille par un interdit à ne rien mettre dans la bouche ni dans le cœur. Confesser commence donc par un interdit ; la droiture de la foi nous rend muets d’impuissance. Paul commente ces aberrations tombant de notre bouche : tirer le Christ qui est trop haut dans la gloire, tirer le Christ qui est trop bas dans la mort. Nous nous retrouvons traqués des deux côtés ; le Christ est renié. Nous avons du zèle pour Dieu mais nous sommes sans intelligence. Est-ce par notre puissance que nous allons nous hisser en haut ? Que nous allons tirer Jésus de la mort ?
« Christ est ressuscité ». Tel est le kérygme, le cœur de la foi. Mais nous n’avons pas de pouvoir sur la mort sinon celui de tuer jusqu’à massacrer des villages entiers. Démuni, le cœur n’est pas gravé mais déchiré par l’œuvre de la mort. « Ne dis pas ». Que dit la droiture de la foi ? La parole est près de toi dans ta bouche et dans ton cœur (Deutéronome 30,14). Le cœur est donc déjà gravé.
Écrire la loi dans le cœur est une œuvre impossible si ce n’est en poésie prophétique. Jérémie envisage une droiture inscrite dans les cœurs (Jérémie 31,33). La foi, c’est vivre un état prophétique. Graver le cœur comme une pierre est cruel ; cela fait souffrir. Dieu grave le cœur de pierre et la douleur de la prophétie réveille. La droiture qui pointe notre impuissance nous fait souffrir mais ne nous laisse pas sans consolation.
La parole est près de toi dans ta bouche et dans ton cœur. La parole de foi est ce que nous prêchons. Annoncer le kérygme, le cœur de l’évangile, c’est provoquer le cri de la foi : Dieu l’a ressuscité le troisième jour. Le verbe « κηρύσσομεν » (10,8) se retrouve dans « prêcher en son nom » (Luc 24,47) ou encore « prêcher le royaume » (Actes 28,31). Si Paul rend témoignage aux zélés sans intelligence de Dieu, le seul témoignage aboutissant à la foi est celui qui grave le cœur ; Jean Calvin use d’une expression admirable : le « témoignage de l’esprit ». La parole gravée dans le cœur est une table de la loi : l’œuvre de Dieu se lit en nous. Dieu, près de moi, advient soudain par la parole prêchée. Ce que j’entends, voilà ce que ma bouche peut en dire et se glisse, dans le cœur, une jubilation intérieure : « tu seras sauvé ». Nous sommes mis en capacité de confesser. Dans ses Confessions, Augustin confesse la gloire de Dieu dans sa vie, confesse le Seigneur Jésus. Le protestant se réveille : adorer le Christ ? Un protestant n’adore que Dieu seul. Proclamer que Jésus est Seigneur requiert une adoration de Dieu, « ὁμολογεῖται » (10,10). Jésus confesse devant Père la gloire (Matthieu 10,32). Confesser Jésus n’est rien d’autre qu’un acte d’adoration de Dieu (Luc 12,28). Par la visite de Dieu en notre cœur qui nous fait don de la foi, l’œuvre de droiture par excellence témoigne d’elle-même : Dieu se penche sur Jésus supplicié, mort et le relève. Il le réveille ; Dieu me réveille lorsque j’entends la parole confessée qui tombe dans le cœur : « tu seras sauvé ».
Le croyant du cœur laisse la loi se graver de douleur. Quelle est cette douleur ? Si nous parlons, nous proférons des absurdités : Qui descendra dans l’abîme ? Si la droiture de la foi commence par nous rendre muets – « Ne dis pas » –, la douleur d’être impuissant et petit devant la gloire de Dieu devient désir de sa puissance de vie dont nous souffrons l’absence et avons besoin. Ma supplication devant Dieu, « δέησις » – mais aussi celle de Zacharie (Luc 1,13), d’Anne (Luc 2,37) dans le temple – est l’expérience que fit Paul en douleur de la visite de Dieu. Nous ne sommes pas de taille devant Dieu qui s’approche et provoque un cri de foi de la bouche, une adoration confessée et donc audible en communauté. La visite de Dieu est parole qui se grave en nous. Dieu se parle à lui-même en nous. Ainsi, la bouche fait parvenir au salut. Celui qui relève Jésus de la mort devient parole qui descend dans le cœur et en remonte pour une louange de foi proclamée. Telle est la simplicité de l’évangile. La foi est l’œuvre de Dieu en nous.
Le bon plaisir de mon cœur et ma supplication devant Dieu implique donc une joie de douleur. L’« εὐδοκία », le bon plaisir du cœur de Paul, c’est le bon plaisir de Dieu qui se glisse en nous (Matthieu 11,26, Luc 2,14 & 10,21, Philippiens 2,13). Avant d’être consolation pour nous-mêmes, Dieu se plaît en notre cœur priant qui le confesse en sa visite. Le bon plaisir de mon cœur, c’est recevoir la visite de Dieu qui me fait parler de sa gloire et qui me veut vivant comme le Christ devant sa gloire. Il y a donc une douleur à supplier pour le salut pour nous, impuissants et muets.
Amen.












