Aujourd’hui, être défensif, c’est l’anathème. Mais si c’était plus vrai, plus près de l’enjeu, si être sur la défensive tenait au fait qu’on se sait honnêtement insuffisant devant l’épreuve, si c’était la manière la plus loyale de rencontrer un enjeu qui, même s’il est tout petit, même si ce n’est que ça – en lettres minuscules –, est tellement plus grand que soi ? On est défensif, et démuni. Les moyens intellectuels que l’on a acquis en étudiant, la civilisation de soi chèrement conquise en même temps que l’âge d’homme, la raison même sont sans effet sur l’inquiétude, sur l’inquiétante étrangeté. On perçoit des bruits, des mots qui se chevauchent. C’est lointain, presque impersonnel. On est défensif devant le soupçon qui vient qu’on en fait partie, de ces bruits, de ces mots, qu’on ne serait peut-être que l’un d’eux, sans spécificité et qui les vaudrait tous, un bruit de ce qui se dit en soi et qu’on ne peut entendre clairement, pas seulement parce que ça ne passe pas par l’appareil phonatoire. Une rumeur de ce qu’on voudrait penser et qui reste loin. Cela reste loin comme si votre présent ne venait pas tout à fait de votre passé, loin à l’intérieur de vous – finalement «loin» n’est pas un mot simple. C’est un mot qui, comme « dépaysement » a une intimité de jardin publique, la dureté impersonnelle du soleil – les auteurs français, Sartre, La Nausée, Camus, L’Étranger, me reviennent à présent. «Loin» est un mot de revenant. On s’en doutait : les mots simples n’existent pas.
Michel Gribinski, Qu’est-ce qu’une place?, Éditions de l’Olivier, 2013