Toujours nous cheminons sur deux routes, du dehors et du dedans, et nous allons en aveugle sur celle-ci, tissant un million de "hasards" comme un absurde tableau cubiste, trébuchant ici et là dans des peines, des joies, des rencontres, des gestes inexpliqués, inexplicables, tandis qu’un voyageur en nous connaît tout le tableau et tous les fils, et toutes les vieilles rencontres jamais perdues, les gestes inachevés, jusqu’au jour où les deux voyageurs se rencontrent : la route dedans devient la route dehors et tout est une éternelle rencontre. UNE Conscience se promène à travers son éternel tableau et reconnaît peu à peu sa propre totalité.
Les seules minutes de souvenir dans une vie sont les moments où les deux chemins se rencontrent: un petit choc dedans qui reconnaît un point du Grand Tableau et se retrouve, un moment, sur la grand-route éternelle – une seconde de coïncidence. Et c’est ça. Tout le reste est la grisaille hasardeuse où rien ne se passe, parce qu’il ne se passe rien dans la vie, sauf sur cette route-là et aux seules secondes où nous coïncidons avec cette route-là. Les points de coïncidence sont l’exacte mesure de notre conscience.
Et pour certains tout coïncide, chaque geste et chaque rencontre, et l’univers entier dans le plus microscopique détail est une fabuleuse rencontre. Ceux-là poursuivent la grande Œuvre éternelle et, de vie en vie, reviennent ensemble pour éveiller toujours plus le nombre des petits points qui prennent conscience de la grande coïncidence.
L’œuvre supramental de la fin était au commencement du grand voyage, c’est le feu d’aspiration qui brûle et brûle de corps en corps, qui se bâtit de plus en plus, qui se souvient de plus en plus, jusqu’à ce qu’il touche à sa totalité ronde et à son corps solaire. C’est le voyage de la Shakti enfermée dans l’inconscience de l’atome à la Shakti pleinement consciente dans chaque cellule de son corps.
Tel est le mystère de la Shakti.
Nous disons la force de l’atome, la force de la Nature, la force électrique ou la force spirituelle, la force intellectuelle, mais c’est une seule Force et il n’y en a pas deux. Ce sont divers degrés ou luminosités, diverses puissances d’un seul Courant qui prend une vibration ou une autre selon le milieu qu’il traverse. Par les siècles et les âges, elle est montée, cette Force, elle s’est bâtie des instruments de plus en plus complexes, recouverte d’une carapace ou d’une autre, elle aspirait toujours, voulait toujours plus d’espace, plus de lumière, plus de terre et de corps à embrasser, elle montait toujours vers quelque ineffable totalité d’elle-même.
Elle a construit des pièges et des pièges pour annexer toujours plus de monde à sa totalité, elle a inventé l’amour pour lier les êtres aux êtres et les millions d’espèces à sa terre – elle était l’amour même, le feu qui brûle dedans, le besoin d’être toujours plus, d’embrasser toujours plus, de vivre et vivre partout, dans tout. Elle a jeté les galaxies comme les petites bêtes innombrables, comme l’homme il y a quelques instants à peine. Avec lui, elle est arrivée au nœud conscient de son évolution. Elle a voulu grandir encore, toujours, par les sens comme par le cœur comme par l’esprit, retenir toujours plus de monde dans son immense filet d’amour-feu, conquérir et dominer, elle est même partie dans les nuages avec ses ascètes et ses saints, s’est dissoute elle-même pour quelques secondes dans leur contemplation, pour revenir ailleurs et recommencer toujours sa vieille conquête.
C’est la Flamme sans répit, le besoin d’être qui ne peut s’arrêter tant qu’il ne sera pas tout et toujours plus. Le Désir, le Mal, disent les uns qui tentent de l’annuler pour entrer dans la Paix sans nom enfin ; l’Intelligence, le Pouvoir, disent les autres qui tentent de l’atteler à leur Machine pour s’annuler eux-mêmes sous le poids de leurs inventions; elle brise tous les pièges qu’elle a elle-même fabriqués, casse les hommes et les constructions qu’elle a elle-même édifiés, démolit l’Intelligence, démolit l’Esprit, démolit le Désir même quand ils l’enchaînent à un piquet, fond et refond sa pâte terrestre jusqu’à ce qu’elle trouve son propre secret – c’est la Shakti, le Moteur des mondes, la Réalisation, et sans elle nul ne vit et nul n’aspire.
C’est le Feu de l’atome et le Feu du yogi. C’est la Mort qui se défait toujours en vie, le Nirvâna qui éclate en un million de nouvelles galaxies pour la retrouver encore; les paradis qui se démolissent, les espèces qui se démolissent, les millions de machines et de trucs et de pièges et d’inventions qui se démolissent pour la retrouver sans fin. Nul ne peut éteindre ce Feu-là. Mais quelques-uns, d’âge en âge, connaissent son Secret. Et même ce Secret-là elle le brise et l’enterre jusqu’à ce que TOUT soit prêt à vivre et à bâtir son Secret, parce qu’elle est UNE en des millions, elle est la Mère des mondes et tout est son enfant égal.
Car le mystère de la Shakti se reproduit en chaque être comme en chaque univers (...) – l’Heure du monde commence à notre petite heure. On la perd ou on la gagne. Chacun doit découvrir le mystère de la Shakti et conquérir son Secret. Sous la ruée de son Feu, le monde gémit ; elle triture les sens, triture le cœur, triture le mental, remue des idées, des passions, des misères, c’est le Feu sans répit.
Toutes les disciplines cherchent à endiguer ce Feu-là, comme la Science, comme la morale, la religion, les lois, chacun à son niveau – elle casse tous les barrages, déjoue toutes les lois, se retrouve nue et continue sa danse du Feu quand nous croyions avoir saisi la sagesse. Elle casse toutes les Sagesses comme nos machines un jour, comme les vieux temples écroulés au bord du Nil. Elle cherche plus loin que nos sagesses, plus puissant que nos machines, plus vrai que tous nos temples ; elle cherche son Secret en chacun de nous.
Dévorée par son Feu, trois millénaires d’Inde ont dit NON. Hypnotisés par sa Flamme, quelques siècles d’Occident ont dit OUI. Et ni le non ni le oui n’ont trouvé le Secret. Les uns sont partis dans la liberté, soi-disant, et ils ont perdu la Matière ; les autres se sont enfoncés dans la Matière, soi-disant, et ils ont perdu la liberté – et ni cette matière-là, ni cette liberté-là n’étaient vraies, nul n’avait le Secret total. Si on tire la Shakti vers le haut, elle se vaporise, et brise finalement ce corps qui ne lui sert plus à rien; si on la tire vers le bas, elle s’embourbe et brise aussi ce corps qui l’enchaîne. Nul n’avait le secret du corps – elle casse et elle casse ses corps jusqu’à ce que nous trouvions le Secret.
Car le corps est le pont. Car le corps est la dernière cachette de la Vérité, le lieu où la Shakti complète change sa Flamme inquiète en autre chose, sa liberté blanche en autre chose, sa misère noire en autre chose, sa mort en la Vie divine. Et c’est peut-être là que "Dieu" même se change en autre chose.
« Ceux-là qui poursuivent l’Ignorance, dit l’Oupanishad, entrent dans une obscurité aveugle ; ceux-là qui se livrent à la seule Connaissance entrent dans une obscurité plus grande encore ».
— Satprem (Mère, vol. I : Le Matérialisme Divin, 1976)
• Dessin : Fidus, 1910