Le temps qui venge toutes choses, passe, et rien ne reste. Il engloutit le saint et le pêcheur, le roi et le paysan, la beauté et la laideur. Il ne laisse rien. Toutes choses se précipitent vers ce but unique, la destruction. Notre savoir, nos arts, nos sciences, tout s'y précipite. Personne ne peut endiguer la marée, personne ne peut l'arrêter, ne fût-ce qu'une minute. Nous pouvons essayer de l'oublier, de même que dans une ville où sévit la peste, les gens cherchent l'oubli dans la boisson, la danse, ou d'autres vaines tentatives, et dans l'hébétude qu'ils y trouvent. De même nous essayons d'oublier, nous essayons de créer l'oubli par toutes sortes de plaisir des sens. Et cela c'est Mâyâ. (...) D'un côté il y a par conséquent cette déclaration audacieuse que tout ceci n'est que sottises, que tout est Mâyâ, mais par ailleurs il y a cette autre déclaration pleine d'espérance, qu'au-delà de Mâyâ existe une issue. Les gens pratiques nous disent par contre : « Ne vous cassez pas la tête avec toutes ces niaiseries de religion et de métaphysique. Vivez ici-même ; c'est un bien mauvais monde en réalité, mais tirez-en ce que vous pourrez ». Ce qui, mis en termes clairs, signifie : « Vivez, dans l'hypocrisie et le mensonge, une vie de fraude continuelle, dans laquelle vous dissimulerez vos plaies aussi bien que vous le pourrez. Continuez à raccommoder et à rapiécer, jusqu'à ce que tout soit perdu et que vous ne soyez plus qu'un assemblage de pièces et de morceaux ». C'est ce qu'on appelle la vie pratique. Ceux qui se contentent de ce rapiéçage ne viendront jamais à la religion. La religion commence par un mécontentement intense de l'état actuel des choses et de notre vie, par une haine, une haine violente de ce rapetassage de la vie, avec un dégoût sans bornes pour ce qui est fraude et mensonge. Celui-là seul peut être religieux qui ose parler comme le puissant Bouddha l'a fait une fois sous l'arbre de la sagesse, alors que cette notion du pratique se présentait à lui, qu'il voyait qu'elle n'était que sottise, et que pourtant il ne trouvait pas de solution. Lorsque la tentation lui vint de renoncer à sa recherche de la vérité de retourner dans le monde et de reprendre la vieille vie de tromperies, où l'on donne aux choses des noms qui ne sont pas les leurs, où l'on ment à soi-même et à tous les autres, lui, le géant, triompha de cette tentation et dit : « Mieux vaut la mort qu'une vie ignorante et végétative ; mieux vaut mourir sur le champ de bataille que vivre une vie de défaite ». C'est là la base de la religion. Lorsqu'un homme adopte cette attitude, il est sur la voie où il trouvera la vérité, il est sur la voie qui mène à Dieu. Cette détermination doit être la première impulsion qui nous pousse à devenir religieux. « Je vais me frayer un chemin. Je connaîtrai la vérité ou j'y laisserai ma vie. Car de ce côté-ci, il n'y a rien, tout s'en va et tout disparaît tous les jours ». L'homme qui est aujourd'hui beau, jeune, plein d'espérance, demain sera vieux. Les espoirs, les joies, les plaisirs périront comme des fleurs sous la gelée de demain. C'est un des aspects ; de l'autre côté, il y a le charme puissant de la conquête, des victoires remportées sur tous les maux de la vie, des victoires sur la vie elle-même, de la conquête de l'univers. De ce côté-là, les hommes peuvent tenir bon. Par conséquent ceux qui osent lutter pour la victoire, pour la vérité, pour la religion, sont sur la bonne voie, et c'est ce que prêchent les Védas. « Ne soyez pas dans le désespoir ; le chemin est très difficile, comme si l'on devait marcher sur le tranchant d'un rasoir. Malgré cela, ne désespérez pas, levez-vous, éveillez-vous, et trouvez l'idéal, le but ». — Swâmi Vivekânanda (Jnâna-Yoga, posth., 1936)
















