Quand je pense à mon plus jeune âge, je dirais volontiers que le dedans et le dehors étaient alors à peine distincts. Quand je rampais vers un objet, l’objet volait à moi ; quand un événement important à nos yeux se produisait, nous n’étions pas les seuls à en être émus : les choses elles-mêmes se mettaient à bouillonner. Je ne prétends pas que nous ayons été plus heureux que dans la suite. Nous ne nous possédions pas encore nous-mêmes ; au fond, nous n’étions pas encore, nos états personnels n’étaient pas nettement séparés encore de ceux du monde. Il peut paraître étrange, il est pourtant vrai de dire que nos sentiments, nos velléités, que nous-mêmes n’étions pas encore entièrement en nous. Chose plus étrange, je pourrais dire aussi bien que nous n’étions pas encore tout à fait loin de nous-mêmes. Aujourd’hui en effet, où tu te crois en pleine possession de toi-même, si tu te demandes qui tu es, en fin de compte, tu découvriras que tu te vois toujours de l’extérieur, comme un objet. Tu t’apercevras qu’une occasion te rend triste et l’autre furieuse, comme ton manteau est tantôt humide, tantôt brûlant. En t’observant avec toute l’attention possible, tu réussiras tout au plus à aboutir derrière toi, jamais en toi. Quoi que tu entreprennes, tu restes hors de toi, excepté précisément les rares instants où on affirmerait à ton propos que tu es "hors de toi". Pour nous dédommager, nous autres adultes avons obtenu de pouvoir dire "Je suis" en toute occasion, si cela nous fait plaisir. Tu vois une voiture et d’une certaine manière, tu vois en même temps, comme une ombre, la phrase : "Je vois une voiture." Tu aimes, ou tu es triste, et tu vois que tu l’es. À strictement parler, néanmoins, ni la voiture, ni la tristesse, ni ton amour, ni toi-même n’êtes entièrement là. Rien n’est plus là entièrement comme dans l’enfance. Tout ce que tu touches, dès que tu as réussi à être une "personnalité", se fige jusque dans le plus intime de toi. Il ne reste plus qu’un mince fil de conscience de soi et de trouble amour-propre, qu’enveloppe une vie tout à fait extérieure. Qu’est-ce donc qui cloche ? On a le sentiment que quelque chose, on ne sait quoi, pourrait encore être corrigé. Comment affirmer, en effet, qu’un enfant ait des expériences absolument différentes de celles d’un homme ? Je ne connais pas de réponse définitive à ces questions, encore qu’on puisse bien s’en faire une ou deux idées. Mais il y a longtemps que j’y ai répondu à ma manière : en perdant tout amour pour cette façon d’être soi et pour cette sorte de monde.
Robert Musil, L’Homme sans qualités, tome 2, Éditions du Seuil, 1956