Sur la liberté d’expression
SLĀV a été annulé et non pas interdit. Il existe sans aucun doute d’autres théâtres qui n’hésiteront pas à représenter l’histoire des populations noires à travers le paternalisme et l’effacement des voix noires.
N’en déplaise à certain.e.s, SLĀV n’existe pas dans un espace où sans l’intervention de la «mécanique totalitaire» et le «terrorisme intellectuel» que perçoit soudainement Maka Kotto, toutes les productions artistiques possibles existeraient partout, en même temps, «librement».
Le Festival de Jazz rejette des centaines d’artistes tout au long de l’année et ces décisions sont en bonne partie le résultat de rapports de pouvoir à l’œuvre dans le milieu artistique comme ailleurs dans des sociétés où le capital, la race, le genre, la sexualité, et le validisme sont des vecteurs d’accès, de pouvoir, et de sécurité physique et mentale. La « censure », implicitement ou explicitement, est partout. Il suffit d’allumer la télévision, d’ouvrir un journal, et de consulter les programmes des principales salles de théâtre et de concert au Québec pour voir quels groupes en sont les principales victimes.
Or, dernièrement, des artistes et des militant.e.s noir.e.s, la plupart des femmes, des personnes queer, trans et non-binaires, ont bousculé ce rapport de force en se mobilisant et en poussant le Festival à admettre que l’un des spectacles au programme allait à l’encontre de sa mission. Notons soit dit en passant que l’annulation du spectacle ne figurait pas parmi les revendications adressées au Festival dans la pétition « Contre la pièce SLĀV ».
Selon nombre de commentatrices et commentateurs qui ont vu la pièce, SLĀV infantilise le seul personnage noir de la pièce, « Kattia » ; occulte des spécificités historiques du racisme anti-noir et de la résistance des populations afro-descendantes ; gomme la réalité du racisme anti-noir contemporain ; éclipse les contributions des artistes noir.e.s qui sont responsables de la survie de ce patrimoine en évoquant uniquement le rôle des Lomax ; et présente la déshumanisation comme un masque qu’il serait possible de mettre et d’enlever sans tomber dans le grotesque et dans l’exploitation. En somme, SLĀV s’inscrit dans une démarche de pillage culturel « honnête et intègre » qui effectivement n’est pas loin du blackface.
Étrangement, Robert Lepage a attendu l’annulation du spectacle au Festival de Jazz pour admettre que SLĀV « comporte son lot de maladresses, de ratés et de mauvais choix ». Étrangement, il défend son spectacle au nom de la rencontre avec « l’autre », alors que « l’autre » a été reléguée au second plan afin qu’une femme blanche puisse jouer le rôle de Harriet Tubman pour un public majoritairement blanc, au prix de billets entre 60$ et 90$.
S’obstiner à présenter un spectacle sur la mise en esclavage des noirs aux États-Unis qui paradoxalement reproduit des dynamiques racistes, dans le contexte d’un festival dédié au jazz de surcroît... relèverait d’une insouciance grossière (qui d’ailleurs ne m’aurait pas surprise).
La liberté d’expression c’est aussi le droit de dire « non » au nom de la dignité et du respect, de le dire haut et fort, de le dire seul.e ou à plusieurs, et d’être écouté.e.s.










