De la tendresse comme acte révolutionnaire
Nombreux sont les dĂ©bats qui seraient Ă©vitĂ©s avec une dĂ©finition prĂ©cise et rigoureuse du racisme. Celle que propose Ruth Wilson Gilmore est Ă lâĂ©chelle de la violence que gĂ©nĂšre le racisme structurel. Elle dĂ©montre notamment par une analyse du systĂšme carcĂ©ral que le racisme est un phĂ©nomĂšne social qui implique « la production et lâexploitation Ă©tatique et extralĂ©gale, selon lâappartenance Ă un groupe ou Ă un autre, dâune vulnĂ©rabilitĂ© Ă la mort prĂ©maturĂ©e ». Le racisme, en bout de ligne, selon toute dĂ©finition rigoureuse, tue. Lâanalyse de Wilson Gilmore rejoint celle dâAchille Mbembe, pour qui le racisme colonial se dĂ©finit par le dĂ©ploiement par lâĂtat dâune violence directement ou indirectement meurtriĂšre Ă lâendroit des indigĂšnes et des populations racisĂ©es. Sâappuyant notamment sur le cas de la Palestine, Mbembe dĂ©crit comment les rĂ©gimes « nĂ©cropolitiques » demeurent dans un Ă©tat dâexception perpĂ©tuel face aux populations marginalisĂ©es, pour qui dâune part, les garanties de lâordre juridique sont toujours dĂ©jĂ suspendues, et dâautre part, la sĂ©grĂ©gation et lâappauvrissement structurent tous les espaces et toutes les possibilitĂ©s de mouvement. Le nĂ©cropolitique repose sur des politiques, technologies, et pratiques mortifĂšres que lâĂtat dirige ouvertement ou non vers certaines populations. Ce mode de gouvernance donne ainsi lieu Ă des Ă©carts dramatiques dans lâespĂ©rance de vie, lâaccĂšs aux services de santĂ©, la salubritĂ© des logements, la criminalisation et lâemprisonnement, le taux de suicide, la santĂ© mentale, et la survivance de cultures indigĂšnes.
Face Ă un ordre dont la stabilitĂ© repose sur notre mort, notre emprisonnement, et notre harcĂšlement ; face Ă une Ă©conomie capitaliste oĂč la richesse et le confort reposent dâabord et avant tout sur lâexploitation de notre force de travail et sur notre prĂ©carisation, notre survie ne constitue rien de moins quâun acte rĂ©volutionnaire.
Au-delĂ de la survie, lâexercice de notre volontĂ©, lâaffirmation de nos manques et de nos besoins, de notre plaisir, ou encore lâexpression de nos refus â incluant le refus de la survie â, et de notre joie, en dehors des logiques capitalistes, racistes et patriarcales qui nous sont proposĂ©es, reprĂ©sentent en soi des pas vers un (dĂ©s)ordre social qui nâexiste toujours pas, vers un monde Ă inventer qui ne serait pas structurĂ© en fonction du colonialisme et du racisme anti-noir. Enfin, face Ă des structures qui depuis 1492 exigent pour fonctionner que notre pleine prĂ©sence et notre autodĂ©termination en tant quâĂȘtres humains soient niĂ©es, tout est politique.
Audre Lorde disait dĂ©jĂ , en tant que femme noire lesbienne: « prendre soin de moi-mĂȘme ne relĂšve pas de lâindulgence, mais de la prĂ©servation, ce qui constitue en soi un acte de guerre politique. » (Nous nâinsisterons pas pour lâinstant sur la circulation de cette phrase, au cours de laquelle la dimension de guerre politique fut complĂštement Ă©vacuĂ©e.) Les soins que nous nous prodiguons les un.e.s aux autres constituent Ă©galement une forme de mobilisation politique. Au cĆur de nos luttes, le travail Ă©motionnel quâexigent la bienveillance et la tendresse, lorsque dirigĂ©es vers celles et ceux dâentre nous qui sommes relĂ©guĂ©.e.s aux marges des marges, institue en soi une parcelle de libĂ©ration individuelle et collective, contribuant Ă la crĂ©ation dâun monde inĂ©dit. Plus simplement toujours, ce travail nous permet de continuer Ă travailler et Ă lutter ensemble, au-delĂ de nos conflits et de nos diffĂ©rences marquĂ©es, et Ă guĂ©rir des blessures et des violences que nous nous infligeons, tout en refusant les abus et le silence.
Wangechi Mutu, âChocolate Nguva,â 2015.
Au fur et Ă mesure que nos mouvements sont davantage investis par des analyses et des Ă©tudes qui prennent le parti de rĂ©vĂ©ler et dâilluminer les discours et pratiques hĂ©gĂ©moniques qui structurent nos sociĂ©tĂ©s, nous identifions de plus en plus rapidement, avec une efficacitĂ© nuclĂ©aire, les espaces, les pratiques, les groupes, et les individus sur lesquels projeter de maniĂšre lĂ©gitime des hierarchies et certaines formes de pouvoir, tout en sachant quâun renversement ou une domination au sens structurel serait impossible. Les modes de domination - classisme, racisme, sexisme, validisme, grossophobie, transphobie, homophobie, islamophobie, deviennent ainsi, avec raison, autant de motifs dâexclusion de nos cercles. Or, si lâexclusion, lâincrimination, et lâattaque sont des armes lĂ©gitimes et nĂ©cessaires, le risque de tomber dans ce que Toni Morrison appelle la âdistractionâ (câest ainsi quâelle dĂ©finit le racisme), de mĂȘme que le risque de demeurer dans une logique au final coloniale et hĂ©gĂ©monique sont non-nĂ©gligeables. Sâil y a guerre politique, et guerre politique il y a, il nous faut identifier dâune part les structures Ă dĂ©truire et les armes pour nous y prendre, et dâautre part les espaces Ă construire, les moyens dây parvenir, et les personnes avec qui le faire.
Il ne sâagit pas en parlant de tendresse de tomber dans la sentimentalitĂ© ou encore dâen faire une injonction dĂ©politisĂ©e, voire une injonction tout court. Le travail qui nous incombe est ni plus ni moins, comme Frantz Fanon et Sylvia Wynter lâont thĂ©orisĂ©, une redĂ©finition de lâhumain. Il est impossible, disait Wynter, de « dĂ©sinstaller la colonialitĂ© du pouvoir sans une reformulation de lâhumain. » Câest lĂ aussi le travail entamĂ© par la RĂ©volution haĂŻtienne. Quelle serait la place, si place il y a, de la vulnĂ©rabilitĂ© dans redĂ©finition de lâhumain?  Entre nous, pour nous, la vulnĂ©rabilitĂ©, surtout dans le conflit, lâinjure et la blessure, crĂ©erait-elle plus dâouverture et dâĂ©coute, permettrait-elle une rĂ©solution axĂ©e sur nos intĂ©rĂȘts politiques ? JusquâoĂč pourrions-nous pousser une Ă©thique de la vulnĂ©rabilitĂ© ? Quelles seraient ses limites ?Â
Nous ne pouvons nous permettre de ne pas rĂ©investir les champs que constituent la tendresse, lâamour, et la joie, au profit de luttes austĂšres et dĂ©sincarnĂ©es, qui reproduisent lâaliĂ©nation du capitalisme et dâune performance patriarcale de la masculinitĂ©. Câest lĂ en partie le projet dâAudre Lorde dans sa construction de lâĂ©rotique comme forme de pouvoir: « LâĂ©rotique fonctionne chez moi de plusieurs façons ; en premier, il me donne le pouvoir qui vient du partage profond dâun but avec quelquâun. Le partage de la joie, quâelle soit physique, Ă©motive, psychique ou intellectuelle forme un pont entre ceux qui la partagent qui sera la base de la comprĂ©hension de ce qui nâest pas partagĂ©, et amoindrit la menace de la diffĂ©rence. » Dans cette optique, lâĂ©rotique introduit aussi lâexpression des signaux du corps - serrements, palpitations, sueurs, lourdeur, lĂ©gĂšretĂ©, etc. -  comme pont et comme fondement dâune tendresse radicale qui reconnaĂźt notre vulnĂ©rabilitĂ© commune, les traumatismes que nous portons, et notre individualitĂ© irrĂ©ductible. Lorde ajoute: « Pour ĂȘtre utilisĂ©s, nos sentiments Ă©rotiques doivent ĂȘtre reconnus. Le besoin profond de partager nos sentiments est un besoin humain. »
Il nây a lĂ rien de nouveau : la tendresse apparaĂźt bien souvent (quoique pas assez) Ă lâendroit mĂȘme oĂč la force brute tente de sâimposer. Or, comme la tendresse est souvent moins tonitruante, comme elle se rĂ©vĂšle avec plus de facilitĂ© dans lâintimitĂ© â puisquâelle a Ă©tĂ© relĂ©guĂ©e Ă la sphĂšre de lâintime â, ce travail Ă©motionnel, ce travail qui permet au corps de parler est souvent invisibilisĂ©, alors mĂȘme quâil permet de (re)souder des espaces toujours dĂ©jĂ fragilisĂ©s par les assauts dâun ordre social raciste, sexiste, patriarcal, et capitaliste, avec tout ce que cela reprĂ©sente comme traumatismes.
Mafalda Mondestin, âReflection,â 2016.
Ce serait une erreur que de confondre dans notre propos tendresse et miĂšvrerie ; nous recherchons un certain nombre dâoutils â rĂ©solution de conflits, communication non violente, Ă©coute active, mĂ©diation, etc. dans nos mouvements de libĂ©ration et de rĂ©sistance. Ces outils se dĂ©veloppent, se travaillent, et exigent gĂ©nĂ©ralement un engagement de la part de celles et ceux qui veulent les mettre en Ćuvre. ReconnaĂźtre le travail Ă©motionnel comme acte politique signifie surtout quâune place lui soit faite dans nos espaces, dans nos programmes, et que ce service, lorsquâoffert Ă tous et Ă toutes, soit reconnu, voire rĂ©munĂ©rĂ© au mĂȘme titre que dâautres services offerts Ă la collectivitĂ©.
Pour une éthique révolutionnaire de la tendresse
Toutefois, pour Ă©viter que la tendresse ne devienne paradoxalement un motif dâexclusion et de bannissement, possiblement de façon rĂ©actionnaire, il faut reconnaĂźtre que lâorganisation politique exige, au-delĂ de la tendresse, dâautres outils, dâautres pratiques, dâautres connaissances, voire dâautres dynamiques interpersonnelles tout aussi indispensables Ă nos luttes collectives, tout aussi indispensables Ă une reformulation de lâhumain. Comment donc crĂ©er pour nous, entre nous, un espace oĂč une certaine maladresse, rudesse, voire une rĂ©inscription dâune dynamique de domination puissent potentiellement rencontrer une Ă©thique de la gĂ©nĂ©rositĂ© et de la tendresse ?
Dans la mesure oĂč nous reconnaissons que nous partageons une communautĂ© de destin et que nos luttes sont interreliĂ©es, il nous faut, dans une certaine mesure, organiser des espaces et des relations capables de recueillir les armes de celles et ceux dâentre nous qui sommes irrĂ©vĂ©rencieu.x.ses, intransigeant.e.s, bruyant.e.s, qui prenons de la place, tout en sachant que bien souvent lâaffirmation de soi, individuelle et collective, tend trop souvent Ă ĂȘtre rĂ©actionnaire, Ă se faire aux dĂ©pends des plus vulnĂ©rables, de celles et ceux dont la vulnĂ©rabilitĂ© Ă la mort prĂ©maturĂ©e est la plus importante.
Fabiola Jean-Louis, âSeneca Village.âÂ
Abolir la prison et la police, abolir lâĂ©tat signifie repenser radicalement la punition, lâexclusion, et la honte, au profit de formulations alternatives de la justice et de la responsabilitĂ© communautaire. Avant mĂȘme que les dynamiques interpersonnelles rĂ©pressives soit abolies face aux conflits, elles doivent lâĂȘtre face Ă la violence. Le travail de fĂ©ministes noires comme celles du Third Eye Collective, nous rappelle que la prioritĂ© doit ĂȘtre dâabord de reconnaĂźtre et de nommer la violence, et ensuite de refuser de perpĂ©tuer ou dâaccroĂźtre le pouvoir que possĂšde un.e agresseur.e. La tendresse comme acte radical nâa de sens politique et Ă©thique que si nous redonnons son sens Ă lâintersectionnalitĂ©, câest-Ă -dire si les personnes les plus marginalisĂ©es et donc les plus violentĂ©es â sur le plan de la race, de la corpulence, du genre, de la sexualitĂ©, du handicap, et de la santĂ© mentale et physique â se retrouvent au centre et au premier plan de nos luttes pour la libĂ©ration ; si leur sĂ©curitĂ© et leur bien-ĂȘtre sont toujours dĂ©jĂ prioritaires. Ce parti pris doit ĂȘtre Ă©noncĂ© dâemblĂ©e et rĂ©pĂ©tĂ© ; les mĂ©canismes dâencadrement et les outils de rĂ©solution de conflits - le partage, la vulnĂ©rabilitĂ©, et la mĂ©diation - doivent ĂȘtre explicitĂ©s et doivent faire partie de lâhygiĂšne quotidienne de nos mouvements.Â
On ne sâapproche pas des gens sans les heurter. Prenons donc en main la maniĂšre de le faire. Câen est une question de vie ou de mort.
Ella Cooper, âEmbodied Land Ecstatic,â 2017.
Brown, Adrienne Maree. âLove as Political Resistance : Lessons From Audre Lorde and Octavia Butler,â Bitch Media, 14 fĂ©vrier 2017. https://www.bitchmedia.org/article/love-time-political-resistance/transform-valentines-day-lessons-audre-lorde-and-octavia
Brown, Adrienne Maree. âsomeday soon I will become irrelevant,â 16 juillet 2017. http://adriennemareebrown.net/2017/07/16/someday-soon-i-will-become-irrelevant/
Brown, Adrienne Maree. âWhat is/isnât transformative justice?,â 9 juillet 2015. http://adriennemareebrown.net/2015/07/09/what-isisnt-transformative-justice/
Lorde, Audre. A Burst of Light, Essays, London, Sheba Feminist Publishers, 1988.
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Luna, Caleb. âRomantic Love is Killing Us: Who Takes Care of Us When We Are Single?,â The Body Is Not an Apology, 1 dĂ©cembre 2016. https://thebodyisnotanapology.com/magazine/romantic-love-is-killing-us/
Mbembe, Achille. « NĂ©cropolitique », Raisons politiques, no 21, janvier 2006, p. 40.Â
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Piepzna-Samarasinha, Leah Lakshmi. âA Modest Proposal For A Fair Trade Emotional Labor Economy (Centered By Disabled, Femme Of Color, Working Class/Poor Genius),â Bitch Media, 13 juillet 2017. https://www.bitchmedia.org/article/modest-proposal-fair-trade-emotional-labor-economy/centered-disabled-femme-color-working
Third Eye Collective, âFear of a Black Feminist Nation,â 30 avril 2017. https://thirdeyecollective.wordpress.com/2017/04/30/fear-of-a-black-feminist-nation/
Thom, Kai Cheng. â8 Steps Toward Building Indispensability (Instead of Disposability) Culture,â Everyday Feminism, 27 novembre 2016. http://everydayfeminism.com/2016/11/indispensability-vs-disposability-culture/
Wilson Gilmore, Ruth. The Golden Gulag: Prison, Surplus, Crisis, and Opposition in Globalizing California, Berkeley, University of California Press, 2007, p. 28.
Wynter, Sylvia. âUnsettling the Coloniality of Being/Power/Truth/Freedom: Towards the Human, After Man, Its Overrepresentation â An Argument,â CR: The New Centennial Review, vol. 3, no 3, 2003, p. 268.