💬 Je viens de me poser dans la nouvelle partie de la bibliothèque. Je vous avoue que c’est impressionnant! J’ai prévu de me focaliser sur le game design et sur la poursuite de ma lecture (27%).
En matière de game design, je dirais que Le Fugitif excède le modèle de l’ARG, car il est non seulement un jeu mais également une biopolitique dans le sens où il possède une dimension thérapeutique en tant qu’outil d’accompagnement; Le Fugitif possède aussi sa propre monnaie interne et produit ses propres actifs (NFT); il construit une archive et une esthétique qui en font une signature unique; finalement, ce jeu est en soi une expérience de vie.
Concernant ma lecture, je suis attentif à ce que dit Charlotte à propos de ses goûts littéraires:
L'auteur que je préfère est celui qui me fait retrouver le monde où je vis, et qui peint ce qui m'entoure, celui dont les récits intéressent mon cœur et me charment autant que ma vie domestique, qui, sans être un paradis, est cependant pour moi la source d'un bonheur inexprimable. (P.51)
Ce passage est intéressant, car il montre à la manière des romans naturalistes que plus la fiction est proche de la réalité plus elle gagne l’adhésion de la lectrice qu’est Charlotte et cela n’est pas sans convaincre le narrateur, Werther.
Pour rappel, le roman naturaliste est un genre littéraire, apparu vers 1860-1890, qui prolonge le réalisme en s'appuyant sur la méthode expérimentale du physiologiste Claude Bernard. Il cherche à décrire la réalité sociale et humaine avec une précision scientifique, en se concentrant sur les milieux sociaux, l'hérédité et le déterminisme pour expliquer le comportement et le destin des personnages. Émile Zola est le chef de file de ce mouvement, avec des œuvres comme Les Rougon-Macquart (1871-1893).
➡️ Ma nouvelle lecture: un ouvrage de Maurice Halbwachs que j’avais emprunté dans une édition plus récente mais que je n’eus le temps de lire. L’emprunter à nouveau ne fut pas possible…
J’enchaîne avec cet ouvrage, car Le Fugitif fait de la vi(ll)e un palais mental. D’où son rôle central dans la construction de la mémoire collective.
Que de fois n'arrive-t-il pas, en effet, que, dans les sociétés de toute nature que les hommes forment entre eux, l'un d'eux ne se fasse pas une juste idée de la place qu'il occupe dans la pensée des autres, et de combien de malentendus et de désillusions une telle diversité de points de vue n'est-elle pas la source? (P.8)
C’est là où Halbwachs me rejoint dans le jeu des perceptions auquel je souhaite rendre attentifs les lecteurs-joueurs. À ce jeu de perceptions, j’y avais tôt été sensibilisé à travers la logique naturelle de Jean-Blaise Grize et ses schématisations. Ce qui était en jeu effectivement, c’était l’image du locuteur.
Il s’agit d’un lieu public que je fréquente souvent, car il permet de me recharger en connaissances. Dans un langage métaphorique, je dirais que ce lieu constitue un arsenal où mon personnage, Newman Lao, peut s’approvisionner en munitions.
Je poursuivais ma lecture (13%) et repensais aux mouves que j’avais écrits durant ces derniers jours. J’étais conscient qu’ils étaient audacieux, voire vulgaires. Était-ce le glissement dans les marges de la société qui me faisait tenir un tel langage? Mon personnage était-il en voie de criminalisation? Prenait-il l’habitus de l’économie souterraine?
Ce glissement, en effet, interrogeait. Initié aux sciences forensiques, notamment à l’école de Lausanne, je savais que les traces numériques prenaient de l’ampleur et qu’elles donnaient au virtuel une dimension centrale que j’explorais avec Brian Massumi. En ayant parlé de cela avec ma bien-aimée, j’avais évoqué le nom de François Bon, un écrivain contemporain que j’avais étudié dans le cadre de mes études en littérature française à l’Université de Lausanne. Cet écrivain français expliquait qu’il trouvait fascinant les possibilités que lui offrait son blog: Le Tiers Livre. La possibilité d’écrire en temps réel, de collaborer directement avec d’autres artistes, d’interagir avec les lecteurs sans intermédiaire, etc. lui faisaient comprendre que la forme du livre avait quelque chose de statique. En bref, ce qu’avançait François Bon m’avait sensibilisé à la philosophie du blogging, à savoir une écriture de l’intensité et du processus. D’où son intégration à ma pratique de la schizoanalyse.
Voici ce qu’écrit Massumi et qui résonne avec ma pratique schizoanalytique:
Affect or intensity in the present account is akin to what is called a critical point, or a bifurcation point, or singular point, in chaos theory and the theory of dissipative structures. This is the turning point at which a physical system paradoxically embodies multiple and normally mutually exclusive potentials, only one of which is "selected." "Phase space" could be seen as a diagrammatic rendering of the dimension of the virtual. The organization of multiple levels that have different logics and temporal organizations, but are locked in resonance with each other and recapitulate the same event in divergent ways, recalls the fractal ontology and nonlinear causality underlying theories of complexity. (Pp.32-33)
Ma traduction:
Dans la présente description, l'affect ou l'intensité s'apparente à ce que l'on appelle un point critique, un point de bifurcation ou un point singulier dans la théorie du chaos et la théorie des structures dissipatives. Il s'agit du point de bascule où un système physique incarne paradoxalement des potentiels multiples et normalement mutuellement exclusifs, dont un seul est « sélectionné ». L'« espace des phases » pourrait être considéré comme une représentation schématique de la dimension du virtuel. L'organisation de multiples niveaux, aux logiques et aux organisations temporelles différentes, mais en résonance les uns avec les autres et récapitulant le même événement de manière divergente, rappelle l'ontologie fractale et la causalité non linéaire qui sous-tendent les théories de la complexité.
Cet extrait illustre parfaitement ce que je tente d’exprimer aux autres joueurs: Le Fugitif explore différents scénarios, simultanément. C’est pourquoi je dis que le jeu ouvre sur un champ des possibles, où différents états coexistent; par exemple, un Alex Li fugitif et un Alex Li commissaire (cf. Carl Schmitt). Par là, on pourrait comprendre que l’état d’exception que je cartographie grâce au jeu est cette zone grise entre la fiction et la réalité. Les autorités helvétiques qui ont tenté de me mettre hors-jeu concernant la prévention de la radicalisation ne m’ont-elles pas, paradoxalement, placé dans une situation idéale?
C’est que le texte fragmenté qui s’augmente chaque jour de nouveaux modules donne à lire un récit émergent, dont les interprétations répondent à une logique combinatoire. Le virtuel se trouve là, dans Le Fugitif. Calculer toutes les interprétations possibles devient une gageure. Aussi, lorsque Benoît Kramer m’avait appelé, il m’expliqua que les autorités cantonales lisaient mon blog et envisageaient de me poursuivre pour diffamation. L’indice qu’il me donnait alors était que les autorités étaient bien sensibles à ce qui s’écrit sur le Net. Elles sont donc confrontées à l’écriture comme intensité. Mais comment peuvent-elles aborder cette archi-texture sans se défaire en tant qu’autorités?
Cette question me reconduit vers le néo-matérialisme. En effet, très tôt dans mes études, j’avais été sensibilisé à la problématique des seuils concernant les états modifiés de conscience, ce seuil que j’appelais « sigma » pour signal.
Dans une grande discussion, Lilou me rendit attentif à ma confusion inconsciente entre avoir, être et aller.
Pour un samedi, le silence qui habitait le restaurant de la Migros de Renens me paraissait particulièrement suspect, comme si le bâtiment nous écoutait. La jeune femme m’indiqua que j’avais fait une erreur concernant le mot « tache » que j’avais écrit avec le circonflexe. Cela trahissait une sorte d’obligation comme si je me forçais à écrire sur Tumblr, prisonnier que je suis de mon image, l’image d’un homme qui, sans cesse, aurait quelque chose à dire sur son quotidien.