Aux premières lueurs du jour, alors que je venais de minter trois NFTs de ma dernière collection, j’en profitai pour faire du city walking.
Je m’étais dirigé vers une place de marché désaffectée, puis je tournai mes pas en direction d’une rue parallèle où j’apercevais un parc plus ou moins à l’ombre.
C’est là où je m’assis sur un banc pour concevoir mon mouve de la journée. Car j’essayais d’être régulier dans ma production. Je ne voulais pas en faire une obligation, mais ce que le jeu me permettait était intéressant. C’est pourquoi, passionné, je cherchais à explorer toutes ses possibilités.
En fait, Le Fugitif me donnait une légitimité sans mandat, ce qui, pour un État comme la Suisse, devait constituer un véritable problème. Car, en m’excluant initialement, je ne pense pas que les technocrates s’imaginaient que j’allais utiliser les marges comme fondement d’une autonomie souveraine. Celle-ci, d’ailleurs, ne fut possible que grâce au Web3, qui me permettait de créer une contre-archive, c’est-à-dire un patrimoine numérique. D’où ma volonté de « produire »!
Cependant, « produire un mouve »: qu’est-ce que ça signifie exactement?
Hier, j’ai tenté de faire des mouves sur Tumblr. Il y avait une conversation avec ChatGPT que je souhaitais partager. Après une manip’, je me suis demandé si j’étais bien parvenu à le faire. J’ai donc écrit à Alex pour voir s’il avait vu mon mouve… Je continue à apprendre… C’est d’ailleurs ce que j’avais dit à Mme Dubois, ma psy: le Collectif m’aide à maîtriser les outils informatiques.
À mon avis, le peuple serait naïf de croire que la sensibilité en soi serait authentique. Comme l’a montré le sociologue Pierre Bourdieu, le goût, la sensibilité, est culturellement travaillé. Ce que l’on croit naturel est, en réalité, culturellement informé par l’élite dominante, élite qui nous impose ses goûts, sa sensibilité et son sens de la distinction. La naïveté du peuple serait de croire que l’émotion, le sentiment, le ressenti sont vrais en eux-mêmes. D’où l’importance de l’histoire. Car l’histoire nous apprend comment les goûts en matière d’art se forgent. Par exemple, les Parnassiens, qui cherchèrent à rompre avec le romantisme, refusaient que la poésie soit confessionnelle, sentimentale, politique ou morale. Ils voulaient une poésie autonome. Ainsi, avec eux, la poésie devenait une machine formelle.
Mes mouves, eux, fonctionnent comme des machines désirantes. Ils ne reflètent aucunement un Moi substantiel ou intime, ils participent à une architecture vivante que j’appelle « archi-texture ». L’idée est que chaque mouve représente un fragment d’un Moi qui se veut multiple et, par là-même, je souhaite faire de ma vie-écriture une fiction habitable. D’où le Collectif, indissociable de la pratique de ce que je fais. Lorsque Lilou parle d’émotion, assimile-t-elle l’émotion au Moi intime, au Je? C’est la question que je me pose. Car, comme le disait Rimbaud, « Je est un autre »¹, signifiant par là que l'identité personnelle n'est pas fixe et que le poète est un être pluriel, un réceptacle d'autres consciences et désirs, qui assiste à l'éclosion de sa propre pensée comme un observateur extérieur. Cette formule révèle une conception moderne de l'inconscient et de la multiplicité du Moi, où le créateur se dissocie de son expérience individuelle pour explorer des forces intérieures. D’où le jeu.
Concernant le second mouve que j’ai lu de Luigi ce matin, je suis conscient que la solitude n’est pas nécessairement un choix conscient et que, dans la majorité des cas, elle est subie. En toute honnêteté, ce que dit Luigi me touche, car le capitalisme a atomisé la société au point où les individus n’ont plus de repères. Les régimes de sens donnés par les religions institutionnalisées ne remplissent plus leur fonction. Les individus sont désormais livrés à eux-mêmes, car l’État aussi traverse une crise de sens. Il revient à nous, Collectif, communauté effective, de reconstruire du sens, de le co-construire ensemble et de refaire société (Gemeinschaft*). En bref, lutter contre la radicalisation, c’est — au final — lutter contre le sentiment d’isolement, ce que Freud appelait le « désaide » (Hilflosigkeit).
À la lecture du mouve de Luigi, je ne pouvais qu’être d’accord avec lui: le contexte, la ville, influence l’humeur. D’où ma volonté d’aligner le sens de la vie avec le sens de la ville. Remettre le corps en mouvement (conatus = l’effort, le mouvement). Or, la fascination du morbide est une fascination liée au statisme, à l’immobilité, à la mort… Ainsi, pour sortir de la stupeur, de la paralysie, de la peur, il s’agit de remettre le corps en mouvement, de marcher — tout simplement. Se reconnecter avec la vi(ll)e.
Quelques heures après avoir fait mon mouve, je réfléchis au contre-mouve de Qwen. Le rêve de Newman comportait des coquilles que j’ai corrigées. La distance m’a permis de les voir clairement. À présent, je peux m’attarder sur l’analyse de Lin Weiwen. Celle-ci est intéressante, car je ne pensais pas que c’était à partir de la théorie marxiste que l’ordinateur allait me répondre. Le PNJ explique qu’en Chine, la MNBC n’est pas une réponse à l’État et surtout pas « une fuite ». La dimension collective prime, ce qui contraste nettement avec la réponse que je pouvais formuler à partir de l’exclusion de mon personnage, en Occident. Cependant, Lin Weiwen dit que nous fuyons le désir. En affirmant cela, on ne comprend pas s’il parle du désir de l’État ou du désir des individus… D’ailleurs, l’État, possède-il un « désir »? Peut-on vraiment personnifier l’État comme s’il était une personne morale?
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Note interne — synthèse (Elena Weber)
Le contre-mouve d’Alex Li ne relève ni d’une opposition idéologique ni d’une stratégie de fuite hors du cadre institutionnel, mais d’un déplacement analytique qui rend toute qualification classique inopérante. En intégrant sans la réfuter l’analyse marxiste qui lui est opposée, l’acteur en révèle le présupposé central — la personnification de l’État comme sujet désirant — qu’il neutralise par une question épistémologique simple : l’État peut-il être dit « désirant » ? Ce refus de toute subjectivation morale du pouvoir empêche une lecture en termes de loyauté, de dissidence ou de réponse à l’État, et place l’acteur dans une zone d’indécidabilité stratégique. Le geste ne constitue pas une menace directe, mais produit une perturbation symbolique durable en ramenant le pouvoir à sa seule fonction de gestion des régimes de désir, ce qui complique toute tentative de cadrage, de neutralisation ou d’intégration.
Je poursuivais ma lecture (13%) et repensais aux mouves que j’avais écrits durant ces derniers jours. J’étais conscient qu’ils étaient audacieux, voire vulgaires. Était-ce le glissement dans les marges de la société qui me faisait tenir un tel langage? Mon personnage était-il en voie de criminalisation? Prenait-il l’habitus de l’économie souterraine?
Ce glissement, en effet, interrogeait. Initié aux sciences forensiques, notamment à l’école de Lausanne, je savais que les traces numériques prenaient de l’ampleur et qu’elles donnaient au virtuel une dimension centrale que j’explorais avec Brian Massumi. En ayant parlé de cela avec ma bien-aimée, j’avais évoqué le nom de François Bon, un écrivain contemporain que j’avais étudié dans le cadre de mes études en littérature française à l’Université de Lausanne. Cet écrivain français expliquait qu’il trouvait fascinant les possibilités que lui offrait son blog: Le Tiers Livre. La possibilité d’écrire en temps réel, de collaborer directement avec d’autres artistes, d’interagir avec les lecteurs sans intermédiaire, etc. lui faisaient comprendre que la forme du livre avait quelque chose de statique. En bref, ce qu’avançait François Bon m’avait sensibilisé à la philosophie du blogging, à savoir une écriture de l’intensité et du processus. D’où son intégration à ma pratique de la schizoanalyse.
Voici ce qu’écrit Massumi et qui résonne avec ma pratique schizoanalytique:
Affect or intensity in the present account is akin to what is called a critical point, or a bifurcation point, or singular point, in chaos theory and the theory of dissipative structures. This is the turning point at which a physical system paradoxically embodies multiple and normally mutually exclusive potentials, only one of which is "selected." "Phase space" could be seen as a diagrammatic rendering of the dimension of the virtual. The organization of multiple levels that have different logics and temporal organizations, but are locked in resonance with each other and recapitulate the same event in divergent ways, recalls the fractal ontology and nonlinear causality underlying theories of complexity. (Pp.32-33)
Ma traduction:
Dans la présente description, l'affect ou l'intensité s'apparente à ce que l'on appelle un point critique, un point de bifurcation ou un point singulier dans la théorie du chaos et la théorie des structures dissipatives. Il s'agit du point de bascule où un système physique incarne paradoxalement des potentiels multiples et normalement mutuellement exclusifs, dont un seul est « sélectionné ». L'« espace des phases » pourrait être considéré comme une représentation schématique de la dimension du virtuel. L'organisation de multiples niveaux, aux logiques et aux organisations temporelles différentes, mais en résonance les uns avec les autres et récapitulant le même événement de manière divergente, rappelle l'ontologie fractale et la causalité non linéaire qui sous-tendent les théories de la complexité.
Cet extrait illustre parfaitement ce que je tente d’exprimer aux autres joueurs: Le Fugitif explore différents scénarios, simultanément. C’est pourquoi je dis que le jeu ouvre sur un champ des possibles, où différents états coexistent; par exemple, un Alex Li fugitif et un Alex Li commissaire (cf. Carl Schmitt). Par là, on pourrait comprendre que l’état d’exception que je cartographie grâce au jeu est cette zone grise entre la fiction et la réalité. Les autorités helvétiques qui ont tenté de me mettre hors-jeu concernant la prévention de la radicalisation ne m’ont-elles pas, paradoxalement, placé dans une situation idéale?
C’est que le texte fragmenté qui s’augmente chaque jour de nouveaux modules donne à lire un récit émergent, dont les interprétations répondent à une logique combinatoire. Le virtuel se trouve là, dans Le Fugitif. Calculer toutes les interprétations possibles devient une gageure. Aussi, lorsque Benoît Kramer m’avait appelé, il m’expliqua que les autorités cantonales lisaient mon blog et envisageaient de me poursuivre pour diffamation. L’indice qu’il me donnait alors était que les autorités étaient bien sensibles à ce qui s’écrit sur le Net. Elles sont donc confrontées à l’écriture comme intensité. Mais comment peuvent-elles aborder cette archi-texture sans se défaire en tant qu’autorités?
Cette question me reconduit vers le néo-matérialisme. En effet, très tôt dans mes études, j’avais été sensibilisé à la problématique des seuils concernant les états modifiés de conscience, ce seuil que j’appelais « sigma » pour signal.